Duane Vermeulen : La source du mâle

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    Duane Vermeulen : La source du mâle
Publié le , mis à jour

Comment le gamin de Nelspruit est-il devenu un des tout meilleurs numéros 8 au monde, cette formidable machine à avancer et un meneur dans l’âme ? Pour comprendre, il faut remonter le fil de son histoire, depuis le mpumalanga, où le Springbok s’est forgé, mentalement et physiquement. le toulonnais nous y conduit...

Mpumalanga, « le lieu où se lève le Soleil ». Un nom comme une invitation au voyage. Un territoire, aux confins de l’Afrique du Sud, du Swaziland et du Zimbabwe, où règnent les animaux de la savane, entre forêts luxuriantes et vastes plaines arides. Aux portes du mondialement connu Parc Kruger, la paisible Nelspruit a vu l’émergence d’une toute autre force de la nature : Duane Vermeulen, joueur parmi les plus percutants et redoutés au monde. Sa toute-puissance, bien au-delà des 115 kilos affichés par la balance, s’est forgée au cœur de la vallée de la rivière Crocodile, dans le culte de l’effort, au fil des épreuves de sa jeunesse. L’évocation de la période charnière commence par dessiner un sourire sur son visage : « J’ai eu une enfance heureuse, à la ferme, auprès d’une famille aimante, avec une nature folle autour et une infinie possibilité d’activités. » En ouvrant la boîte à souvenirs, les instantanés de ses premières amours se bousculent : cricket, hockey, rugby et athlétisme, jusqu’à installer des matelas et des poteaux dans le jardin pour expérimenter le saut à la perche avec balai. Sa nature de compétiteur s’affirme dès ses premiers pas. L’héritage génétique de son père, Andre, perchiste prometteur et rugbyman honorable : « Je ne me souviens pas d’une période où je n’ai pas aimé pratiquer de sport. J’étais amoureux de tout ce qui se jouait avec une balle et j’ai tout essayé ou presque. » Rapidement, le ballon ovale s’impose comme une évidence. Grâce à sa dimension physique unique : « Vous savez ce que j’ai préféré, quand j’ai commencé à 4 ans ? Le contact, la notion de duel, de défi d’homme à homme. Et cela n’a pas changé depuis. » Cette appétence pour le viril mais correct incite alors ses entraîneurs à le placer en première ligne du combat : « Vu que j’étais dur au mal et costaud, j’ai commencé comme pilier droit. J’y ai joué jusqu’à l’âge de 15 ans, tout de même. Ce n’est que tardivement que je suis devenu numéro 8, seulement après être passé talonneur et deuxième ligne. »

« Je n’ai jamais trop aimé la musculation »

En parallèle de ce rude apprentissage du jeu d’avants, sa formation d’athlète se parfait, au quotidien. Grâce à une préparation physique à l’ancienne. « Made in » South Africa : « Les gars de la ville allaient régulièrement dans les salles de musculation, pas moi. Vous savez, je n’ai jamais trop aimé ça. Je fais ce qui est nécessaire, mais pas plus. Déjà, à l’époque, pourquoi y serais-je allé ? Ma salle de sport, c’était la ferme. J’y soulevais, portais et tirais de lourdes charges en permanence. Il n’y a rien de plus efficace. » Dans la lignée des grands frères Juanne Smith et Bakkies Botha, Duane Vermeulen en retire une solidité rare. La résistance du corps, la résilience de l’esprit : « En participant aux activités agricoles de la ferme, je me suis endurci et j’ai été rompu à une discipline : me lever tôt, m’en sortir par moi-même, ne pas me plaindre… Je n’étais pas l’enfant le plus sage du monde à la base. Je pouvais être dur et mes parents ne m’ont pas épargné. Mais, au moins, cette éducation m’a mis dans le droit chemin. »

« Ne frappe pas à la porte mais enfonce-la »

Au nom du père et du saint état d’esprit : ainsi Duane Vermeulen mène-t-il la moindre de ses quêtes. Les leçons du paternel, magnifiées par le temps, résonnent encore dans un coin de sa tête comme des commandements suprêmes : « Dès mon plus jeune âge, il m’a donné des conseils que j’emmènerai dans ma tombe. Je me souviens encore de ce qu’il me disait, en substance : « Tu dois défendres la place où tu es », « ne recule jamais », « ne frappe pas à la porte mais enfonce-la !» De ce prosélytisme acharné, le jeune Duane Vermeulen tire une conviction : il sera amené à forcer son destin, par-delà les obstacles et limites apparentes : « Certaines personnes naissent avec un truc en plus, d’autres doivent travailler très dur. Je me placerais plus dans cette deuxième catégorie. Un de mes éducateurs me répétait que les efforts valaient plus que le talent. C’est ce que je pense aussi. »

Son innocence se brise définitivement, à 8 ans. Un deuxième chapitre de son enfance s’ouvre avec la perte de son père : « Il avait contracté un cancer. Je sais qu’il a aussi eu une grave blessure au rugby et qu’elle avait généré des complications. » Le Springbok, pudique, n’en dit pas plus sur le drame et son traumatisme. Il préfère parler de l’homme, son mentor par-delà la mort : « Il n’a pas évolué à un très haut niveau, il a surtout joué dans les championnats de province. Mais il aimait profondément ce sport. Je regrette qu’il n’ait pas pu me voir vraiment jouer. Je pense qu’il aurait aimé avoir le parcours que j’ai connu. Dans un sens, je vis son rêve. » La mémoire de son père, sa source d’inspiration et de motivation première : « Son souvenir est très important. Même si je l’ai peu connu, il a eu une grande influence sur moi. Quand j’ai pu douter, je me rappelais ses paroles. Et puis, je porte son nom tout de même. Je me dois de le hisser le plus haut possible pour lui rendre hommage, afin qu’il soit fier de moi. Tout ce que je fais sur le terrain ou presque, c’est pour lui. »

Le grand dessein d’une carrière au plus haut niveau apparaît à ses yeux une poignée d’années après le drame. Duane Vermeulen se remémore l’acte fondateur de son épopée : « à la maison, la télé était tout le temps branchée sur les émissions d’actualité et de voyage. Un jour, le nouveau compagnon de ma mère m’a interpellé : « Tu vois, le rugby pourrait t’emmener où tu veux dans le monde. » Dans ma tête, je me suis alors dit : « C’est ce que je veux. Je vais te montrer que je peux devenir un grand joueur. Le numéro 1, même. » Avant d’accomplir son destin, de devenir référence internationale et meilleur rugbyman d’Afrique du Sud, le troisième ligne reste un long moment en salle d’attente. Sa première apparition en Super Rugby, sous les couleurs des Cheetahs, survient à 21 ans et il reçoit sa cape à 26 ans, le 8 septembre 2012. « Il m’a fallu être patient. J’ai eu plusieurs opérations aux genoux qui ont freiné ma progression. Pendant ce temps, chez les Boks, il y avait meilleurs que moi : Joe Van Niekerk, Pierre Spies… »

Un choix « à quitte ou double »

Les blessures et la concurrence pavent son chemin mais ne le détournent jamais de de son but. Dès son intronisation chez les Boks, le numéro 8 devient un des hommes forts de la sélection. La Coupe du monde en Angleterre, pour ses 28 ans, s’impose comme la vitrine rêvée dans sa quête de gloire et de renommée. Trois mois avant le début de la compétition, une sérieuse blessure au cou rend sa participation incertaine. Dangereuse, estiment des spécialistes. Et alors ? « Quand j’ai demandé au chirurgien si je pouvais être prêt pour le Mondial, il m’a répondu : « C’est à quitte ou double. à toi de voir. Tu es le seul juge. » C’est tout ce que j’avais besoin d’entendre. » Engagé dans une course contre-la-montre victorieuse, l’enfant de Nelspruit débarque à Londres avec une ambition maximale et des doutes a minima : « La peur n’a pas sa place sur une pelouse. Tu ne peux pas craindre les commotions ou une blessure. Sinon, ça ne sert à rien de jouer. » Spectateur de l’humiliation japonaise, il participe activement au sursaut d’orgueil des Boks en suivant. Sa passe décisive chistera pour Fourie du Preez, en quart de finale, face au pays de Galles, permet aux siens d’accéder au dernier carré où ils décrocheront le bronze en guise de consolation. D’une frustration à une autre, il sera privé de la finale de Top 14 à Barcelone, huit mois plus tard. Avec Vermeulen au Camp Nou, le résultat aurait été assurément différent, ressasse-t-on depuis sur la rade...

Par-delà les déceptions, « Thor » poursuit sa croisade et s’évertue à redorer le blason de sa patrie et de son club, à coups de percussions et de raffûts. Dans le Var, il est désormais considéré comme le patron, le capitaine de vestiaire et de jeu, à la fois porte-parole et porteur de la flamme. Pendant ce temps, en Afrique du Sud, les supporters des Boks, dépités par la tournure des événements, attendent avec impatience de voir les responsables lui confier le brassard de la sélection. En vain, pour le moment... De Nelspruit jusqu’au Sud de la France, cette force de la nature reste en tout cas habitée par un même désir : tout renverser sur son passage, encore et toujours. « Quand tu t’es fixé un but, tu ne dois jamais arrêter de le poursuivre, conclut le Sud-Africain. Le mien n’a pas changé : être le meilleur.» Une profession de foi comme un défi lancé à ses adversaires et à l’adversité : arrête-moi si tu peux. 

Vincent Bissonnet
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