La dernière cuiller de bois

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    La dernière cuiller de bois
Publié le , mis à jour

Cette année-là, le XV de France perdit tous ses matchs du Tournoi à cause de sélectionneurs dépassés. Ils parlaient tellement de vitesse qu’ils en oubliaient la conquête et la discipline.

«Vous savez, tout ça, ce n’est plus de mon âge. Je n’ai plus besoin de publicité. » À 91ans, Bernard Chevallier ne veut plus évoquer son parcours et surtout la terrible et presque cocasse injustice dont il fut victime : viré, pour avoir trop poussé en mêlée, un comble pour un deuxième ligne. Oui, il s’est trouvé dans l’histoire du XV de France, des sélectionneurs d’opérette, pour avancer le raisonnement bancal qui voulait qu’un avant trop vaillant ait déséquilibré son paquet d’avants. Les témoignages décrivent un homme traumatisé qui envoie promener journalistes et amis pour se terrer avec sa peine de simple soldat trahi par ses officiers. Il avait été pourtant cité parmi les plus valeureux par la presse. C’est dans ces tristes conditions que le joueur de l’ASM termina sa carrière internationale un triste 12 janvier après un France — Écosse perdu 6 à 0 à Colombes. En grosse difficulté, le pilier gauche Amédée Domenech conserva pourtant sa place, il était si gouailleur. Le Tournoi 1957 reste le dernier qui ait jeté la cuiller de bois à la France puisqu’elle baissa ensuite pavillon en Irlande, en Angleterre et encore à Colombes contre les Gallois. À l’époque, ça faisait déjà tâche car ce n’était pas arrivé depuis 1929*.

Expériences fantaisistes

La France croyait être devenue une grande puissance du rugby dans le sillage de la génération Jean Prat qui avait frôlé plusieurs fois le grand chelem.Après une aussi piteuse campagne, les tirs s’étaient concentrés sur les sélectionneurs, trois hommes en fait : Adolphe Jauréguy, André Verger et Roger Lerou. Verger et Jauréguy avaient été des trois-quarts internationaux dans les années 20, mais étaient-ils vraiment des techniciens ? La presse de l’époque les dépeignait comme des sortes de laborantins irresponsables, capables de tenter les expériences les plus fantaisistes au plus mauvais moment. Ils lançaient des joueurs à l’eau comme ça, avec des idées vagues, sans plan de jeu sérieux Leur fantasme du moment était de mettre de la vitesse partout, y compris au niveau du pack en se moquant de la conquête et du combat. Ils avaient mal assimilé le jeu lourdais, rapide et offensif d’accord, mais adossé à un cinq de devant opiniâtre. Contre l’Écosse justement, ils avaient eu la lubie d’essayer le Toulousain Henri Laziès au poste de pilier droit alors qu’il jouait… numéro 8 dans son club. Le pilier gauche HF McLeod, valeureux soldat-paysan de Hawick s’est longtemps demandé s’il n’avait pas rêvé d’avoir reçu un si beau cadeau. Et pour composer la troisième ligne, ils avaient aligné trois numéros 8. Pierre Lafond dans son encyclopédie du rugby résume bien la situation : « Avec des dirigeants susceptibles de proférer et d’entériner de telles inepties, le rugby français était loin de l’âge adulte. D’ailleurs, l’International Rugby World le rappelait périodiquement sans aménité particulière. Le temps de suspicions devait durer longtemps… » Sous la pluie de Colombes, au cœur des innombrables mêlées et des multiples rucks, les Écossais sans génie avaient donné une leçon d’abnégation à ces Français qui voulaient jouer le ballon avant de l’avoir gagné. Le troisième ligne Jean Carrère se souvient : « L’homme fort, c’était Roger Lerou. Il faisait l’équipe, il nous accompagnait mais ce n’était pas un entraîneur. Il restait au bord du terrain et on se préparait entre nous. Je me souviens que j’ai joué ce Tournoi avec deux consignes. Tu fermes la touche et tu montes sur l’ouvreur adverse. » Ah Roger Lerou… il resterait encore dix ans aux côtés des Bleus dans un rôle assez difficile à cerner, sinon du prototype du « gros pardessus » de la FFR, tête de turc de la presse parisienne. Un an après le public de Colombes scanderait « Lerou démission ! ».

Le Docteur Kyle fait des misères

En Irlande, les Français furent également châtiés sous la tempête et surclassés par un ouvreur étincelant, le Docteur Kyle. Contre l’Angleterre à Twickenham (9-5) et le pays de Galles à Colombes, la punition fut moins sévère, c’est vrai. L’expérience Laziès avait cessé, et deux vrais flankers, Moncla et Carrère, avaient été rappelés. Le France — Galles (13-19) fut même riche de sept essais. Après ces quatre défaites, le Midi Olympique insista sur le faible niveau de ce Tournoi avec des Britanniques restrictifs et souvent embrouilleurs dans les regroupements et des arbitres trop indulgents. Un chroniqueur (Georges Duthen) insista même sur le fait que les matchs les plus brillants furent ceux qui concernaient les Français. L’argument était à double tranchant, car, il est vrai que les Jean Barthe, François Moncla, André Boniface ou Maurice Prat étaient des talents supérieurs, mais il apparaissait donc que leurs patrons étaient dépassés, pour ne pas dire incompétents. Beaucoup s’interrogeaient sur le pilier Amédée Domenech, doué, brillant, mais indiscipliné, spécialiste du vagabondage au large des rucks. On réclamait son remplacement par des joueurs de devoir comme Toto Leniaud (ASM) ou Louis Blanc (Mont-de-Marsan). À Twickenham, Domenech avait offert un essai à l’ailier montois Christian Darrouy sur une passe au cordeau avant de conclure, bravache : « Petit, des essais comme ça, je t’en ferai marquer d’autre. Ce n’est pas ton Blanc qui te fera des passes comme ça. » Saillie ambiguë qui résume tout le problème.** Cette cuiller de bois eut le mérite de secouer le rugby français et donner du crédit au mouvement des éducateurs qui s’était formé depuis quelques années autour des Julien Saby, André Chilo ou Robert Poulain. Ils croyaient au vrai savoir technique et non aux idées chimériques et passagères. René Crabos, président de la FFR, eut l’intelligence de le comprendre et de trouver une solution à court terme. Au terme de ce Tournoi de cauchemar, il confia : « Je sais ce qui nous fait défaut. c’est un leader, un homme qui ait des idées et l’autorité pour les imposer. » C’est le côté positif de cette cuiller de bois. Elle permit au rugby de faire appel à son homme providentiel : Lucien Mias, deuxième ligne retiré depuis quatre ans. Il redressera le XV de France et sera à l’homme clé de la fabuleuse tournée en Afrique du Sud. Il fut aussi le premier technicien aux affaires chez les Bleus. Avec lui, le jeu d’avants n’était plus une bataille désordonnée, mais un combat méthodique. « Il jouait, mais il fut en même temps le premier entraîneur de l’équipe de France. En Afrique du Sud, c’était lui le coach, avec l’aide de Roger Martine pour les trois quarts. En tant que professeur d’EPS, je m’occupais de la condition physique avec Raoul Barrière », se remémore Jean Carrère. Le pouvoir aux joueurs, il suffisait d’y penser. 

 

* Mais la France avait été exclue du Tournoi entre 1931 et 1947.

** Lire « La fabuleuse histoire du Rugby » d’Henri Garcia.

Jérôme Prévot
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