Les trois paradoxes du rugby français

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    Les trois paradoxes du rugby français
Publié le , mis à jour

Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Et quid de l’avenir ? Trois paradoxes peuvent expliquer cet accablant constat, éléments de réponse.

Billetterie - Merchandising : Moins de monde dans les stades...

Sil les droits télés n’ont jamais été aussi élevés, les affluences dans les stades baissent de manière continue et inquiétante. Mais si la baisse est générale, elle est encore plus importante dans les bastions historiques tels que Toulouse ou Toulon. Fin décembre, le président de Clermont, Éric de Cromières, était le premier à confirmer cet état de fait. Les stades de Top 14 ne font plus le plein. Loin de là. « En moyenne, la baisse est de 8 % », glissait le patron clermontois en parlant de cette saison par rapport à la précédente qui avait déjà souffert de la concomitance de la Coupe du monde. Une première depuis dix ans ! Un cataclysme même ! « Nous avons sacrifié notre modèle économique sur l’autel des droits TV », pestait ce week-end Mourad Boudjellal.

Au RCT, la billetterie pèse près de 35 % du budget contre 8 % pour les reversions télévisuelles. Dans un premier temps, le patron toulonnais avait rehaussé sa politique de tarification des places de stade. Sans succès. Selon lui, « pas possible de vendre les billets haut de gamme le dimanche à 21 heures » ! À titre d’exemple, la recette d’un Toulon - Grenoble programmé le samedi à 18 h 30, s’élève à 200 000€ hors abonnés, quand un Toulon - Stade français joué un dimanche soir à 21 heures ne rapporte que 45 000€. Qui dit match le dimanche, dit en effet absence de boutique, moins d’hospitalités et des salariés payés double. « Cela me tue mon budget », argumentait, remonté, Boudjellal.

 

Diminution des matchs décalés

Selon lui, une des solutions passe par la suppression ou au moins la diminution des matchs décalés le dimanche. Un autre signe de désaffection du public est la baisse significative des délocalisations. Toulon, Toulouse ou le Stade français, adeptes des grandes messes dans les enceintes de football, ne quittent plus leur domicile à quelques exceptions près. Le mouvement est donc profond et comme l’affirmait Éric de Cromières, « Si on continue avec une baisse de -10 % pendant deux ou trois ans, la patrie sera en danger… »

Pour faire bonne mesure, notons toutefois que La Rochelle, Pau et Bordeaux s’en sortent encore plutôt bien sur un échiquier en grande difficulté, où les droits télé ne compensent en rien le manque à gagner des supporters absents. 

 

Droits télés - Audiences : ...comme devant la télé

S’il est un domaine où le paradoxe, est le plus flagrant, c’est bien celui des droits télévisés. On se souvient de l’appel d’offres sur les droits du Top 14de 2014 (retoqué en 2015 après contestation de BeIN Sports) qui avait abouti au contrat record de 71 puis 74 millions d’euros sur cinq ans (2015-2019) proposés par Canal +. Puis en mai 2016, la LNR remit le contrat en jeu pour la période 2019-2023, nouveau jackpot avec cette fois 97 millions d’euros par saison « lâchés » par Canal +. 

Ces chiffres semblaient la preuve de la puissance du championnat de France, sauf que les résultats des audiences ont fait l’effet d’une douche froide. En octobre 2016, des chiffres médiamétries communiqués aux présidents du Top 14 révélaient un vrai tassement du nombre de personnes présentes devant les images de la chaîne cryptée : matchs dits « Premium » de plus en plus loin du million de téléspectateurs, match du dimanche midi tout juste à 200000… Un Canal Rugby Club qui peinait trouver ses marques et le seuil des 500 000 spectateurs (mais soyons honnêtes, la semaine dernière, l’émission a battu son record d’audience avec 700 000 spectateurs, dopée par le contexte de la fusion parisienne).

 

Depuis 2014, une baisse constante

On a aussi appris que la dernière finale du Top 14 n’avait pas été un franc succès. Elle avait accueilli 3,2 millions d’amateurs (sur France Télévisions et Canal +), meilleur score de la soirée mais audience décevante par rapport aux éditions précédentes.

Le sacre du Stade français en 2015 avait fait 3,5 millions et celui de Toulon en 2014, 4,6 millions. Les chiffres du XV de France n’incitent pas non plus à l’optimisme. Le dernier Italie - France fut une bérézina avec seulement 2,8 millions de téléspectateurs.Les autres matchs se sont mieux tenus, mais si l’on observe les audiences moyennes de l’équipe de France depuis 2010, on constate une baisse sur le long terme. Elle était à 5,9 en 2010, elle est à 4,4 sept ans plus tard. Depuis 2014, la baisse est constante.

Quand on sait que les droits télévisuels sont considérés comme la poule aux œufs d’or du sport professionnel, il y a de quoi se faire du souci. Rendons hommage à la LNRpour avoir su négocier au bon moment le contrat 2019-2023. Mais qui sait si un jour, nous ne verrons pas cette manne baisser pour la première fois ? Ce serait un coup de tonnerre ! 

 

Des Français qui coûtent cher : Des JIFF à quel prix ? 

On se plaint que les joueurs français ne jouent pas assez. Mais il faut savoir que ce sont ceux qui coûtent le plus cher par un troublant et dernier paradoxe. Pour rappel ils sont Jiff (Jeune issu de la formation française). Est considéré comme Jiff un joueur ayant passé au moins trois saisons au sein d’un centre de formation agréé dans le cadre d’une convention de formation, ou qui a été licencié au moins cinq années à la FFR au plus tard lors de la saison qui achève l’année de ses 23 ans. Inventé lors de la saison 2010-2011, le dispositif s’est d’abord voulu progressif mais pas vraiment coercitif puisque les sanctions se limitaient à des amendes que quelques riches clubs acceptaient bien volontiers de payer pour aligner leurs ribambelles d’internationaux étrangers.

Mais ça, c’était avant. L’année prochaine, la Ligue va frapper là où ça fait mal, en l’occurrence au niveau des points au classement. Si les clubs n’alignent pas en moyenne 14 Jiff sur leurs feuilles de matchs, elles se verront retirer des points au classement pour la saison suivante : deux pour une moyenne située entre 13 et 14, quatre si elle est entre 12 et 13, six entre 11 et 12, huit entre 10 et 11 et enfin 10 si la moyenne est inférieure à 10. Ajoutez à cela une pénalité de 10 % la part fixe des droits TV pour tous les clubs affichant une moyenne inférieure à 12 Jiff par feuille de match, et vous comprendrez pourquoi tous les acteurs du marché du rugby français se sont lancés dans une course effrénée au Jiff… Pas besoin d’avoir un doctorat d’économie pour comprendre le phénomène : quand l’offre stagne et que la demande augmente, la valeur grimpe en flèche. C’est exactement ce qui se produit en ce moment avec les joueurs issus de la formation française, dont la valeur a augmenté de 30 % en seulement une poignée d’année. L’exemple le plus frappant ? Celui du flanker Yacouba Camara à qui le richissime président montpelliérain Mohed Altrad a accepté de verser 500 000 € annuels par saison pour les trois prochaines années. Loin de nous l’idée de penser que l’actuel Toulousain n’est pas promis à une grande carrière, bien au contraire. Mais il faut rappeler la spécificité de Camara : il n’est pas polyvalent, et évolue au poste de flanker qui se trouve être le moins rémunéré de tous, à égalité avec celui d’ailier. Or 500 000 € était il y a peu la somme maximale que pouvait espérer un excellent pilier droit international. Rappelons à cet égard que le très prisé droitier tricolore Rabah Slimani s’est engagé avec Clermont pour 600 000 € annuels. Si nous évoquons là les cas d’internationaux, il en est de même pour les joueurs Jiff de niveau inférieur. Aussi, le pilier droit Antoine Guillamon perçoit presque 300 000 € par an à Montpellier alors qu’il est loin d’être un titulaire en puissance. Seulement voilà, il est Jiff. Et donc prisé.

La loi du marché, comme ils disent… 

 

Par Pierre-Laurent Gou, Jérôme Prévôt, et Simon Valzer

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