« Le Pro D2 est plus inquiétant que le Top 14 »

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Dominique Debreyer - Coordinateur technique de la commission de contrôle de la Direction Nationale d'Aide et de Contrôle de Gestion (DNACG)

En tant que patron du gendarme financier de la LNR, trouvez-vous que le Top 14 vit au-dessus de ses moyens ?

Je crois que nous sommes arrivés à un palier qu’il sera difficile de dépasser. En Top 14, il y a deux modèles économiques pour les clubs. Soit ils sont affiliés, soutenus par un partenaire quasi unique et généreux, soit ils sont financés par une vraie économie. On se rend compte que c’est surtout, pour ces derniers, que la situation devient difficile. Depuis deux ans, ils sont confrontés à une véritable et signifiante baisse de leurs recettes matchs, c’est-à-dire la billetterie mais aussi tout ce qui en découle, les hospitalités, le merchandising et les buvettes. Le reste des produits est stable malgré les efforts entrepris en matière de sponsoring (50% des produits d’exploitation). Le Top 14 a sécurisé et augmenté ses droits TV jusqu’en 2023. Savoir qu’il y a chaque année près de 97 millions à se partager n’est pas négligeable.

 

Baisse de la billetterie mais augmentation constante des salaires, induite notamment par ces droits TV ?

Cette inflation de la masse salariale est l’élément qui peut être inquiétant. Tout le monde ou presque veut s’offrir une, des stars. Globalement, cela rehausse sportivement le niveau du Top 14, mais il faut savoir que les salaires bruts des joueurs représentent 40 % des budgets des clubs. C’est cette éternelle surenchère qui crée des tensions. On le voit bien comptablement. Les formations adossées à des petites structures, avec un budget inférieur à 20 millions, parviennent à présenter des budgets à l’équilibre. Parfois certains sont sur une saison en déficit d’exploitation mais rien d’alarmant. En revanche au-dessus de cette barrière, c’est plus dur.

 

En clair, ce sont les clubs les plus riches qui souffrent le plus financièrement ?

Pas obligatoirement. 90 % du déficit annuel des clubs est représenté par trois clubs (le Racing, le Stade français et Castres, NDLR). Or, ces trois entités s’appuient soit sur un mécène privé, soit sur une entreprise-propriétaire. Les déficits présentés sont volontaires. Ils fonctionnent de cette manière pour des raisons fiscales. Ils ont choisi cette option pour faire de l’harmonisation comptable. Pour être simple, faire des économies d’impôts. C’est pour cela cette semaine, quand j’ai lu ou entendu que le Stade français était au bord du dépôt de bilan, j’ai fait des bonds !

 

C’est-à-dire ?

Le Stade français, même sur l’exercice actuel, est sain financièrement. Simplement, son actionnaire principal, depuis sa reprise du club, a toujours fonctionné de la même façon. En début de saison, il garantissait les charges inscrites dans son budget. Et il cherchait à les amenuiser au fil de la saison. Cette année, ne déroge pas à la règle. La famille Savare est à jour, au centime près, de ses engagements. Tout comme d’ailleurs les autres clubs qui fonctionnent sous cette forme de garanties autorisées par les réglements LNR..

 

Comptablement, une fusion n’en ferait pas un mastodonte ?

Pas plus que cela ! Il n’y aurait eu plus qu’un seul déficit, mais au niveau des produits pour la nouvelle entité, un plus un n’aurait pas fait deux. Que ce soit en matière de billetterie ou de sponsoring. Économiquement, cette fusion ou absorption n’était pas une évidence. En revanche, quand il y a eu le projet de rapprochement des deux formations basques, la logique économique était flagrante. Culturellement ou d’un point de vue des supporters, il pouvait y avoir des réticences, mais d’un point de vue strictement financier, cela aurait été une vraie avancée.

 

Le Salary Cap, tant décrié, est-il un bon garde-fou ?

Oui, c’est surtout un vrai élément de maintien de l’équité. Il y a aujourd’hui près de la moitié des clubs qui arrivent au plafond des 10,5 millions d’euros de masse salariale. Sans le Salary Cap, certains auraient déjà dépassé les 20 millions. Et il aurait été plus difficile pour des clubs comme La Rochelle par exemple de créer la surprise, sportivement parlant.

 

Quid de Toulouse, qui a longtemps été présenté comme le modèle à suivre, au niveau économique ?

Leur problème, ce sont leurs charges ! Au niveau des produits, donc des recettes, les Toulousains font du très bon travail. Mais ils sont à la limite de ce qu’ils peuvent faire. Or depuis quatre ans, ils présentent à chaque fois un déséquilibre sur leur budget, comblé par leurs fonds propres, mais ils sont arrivés au bout du système. Il leur faut évoluer. Leur masse salariale est trop importante par rapport à leurs rentrées d’argent. Ils vont être soit contraint de réduire la voilure, soit eux aussi de s’appuyer sur un actionnaire capable de mettre au pot chaque année.

 

Leur situation est-elle plus préoccupante que celle du Stade français ?

Alors, je vais me répéter, mais il n’y a aucun alarmisme à avoir pour Paris. Le club n’est pas menacé de disparaître à la fin juin. Ils n’ont pas de dette ! Cela amuse ou arrange peut-être le président Thomas Savare de laisser circuler ce genre d’information, mais je vous le répète, les déficits annuels annoncés sont des choix assumés. Vous ne savez pas combien investi le groupe Altrad dans Montpellier, parce que Mohed Altrad a choisi une autre option comptable. Mais pour les clubs déficitaires, c’est le propriétaire du club qui a décidé de fonctionner de cette manière. Les chiffres annoncés font peur, mais il n’y a rien d’alarmant. Ni pour Toulouse d’ailleurs, pour le moment.

 

Le rugby professionnel est-il rentable ?

Financièrement non. Après, il faut voir la notoriété qu’il amène. Reprenons l’exemple d’Altrad. Qui connaissait ce groupe avant que son patron ne reprenne le MHR ? Pas grand monde, en tout cas, pas le grand public. Après est-ce que cette notoriété, se traduit par des parts de marché obtenues…

 

Le Top 14 est-il en bonne santé financière ?

Il est plus solide qu’il y a dix ans. Nous sommes à l’abri d’un accident industriel, ou d’une relégation administrative. Il faut que l’on reste vigilent et c’est le rôle de la DNACG, mais le Top 14 souffre moins que le Pro D2. Cette division m’inspire beaucoup plus d’inquiétude. Aucun des seize clubs n’est affilié à un mécène. Chaque formation doit vraiment construire son budget à l’image d’un Toulon, La Rochelle ou Bordeaux. Or là je parle de métropole régionale, et la taille des agglomérations en dessous est moindre. Or eux aussi sont confrontés à une baisse de la billetterie. Les droits TV sont moindres, le merchandising parfois inexistant. Si je demande une augmentation sensible du fonds de réserve en Top 14, je les obtiens sous quinzaine. Pas sûr d’y arriver en Pro D2, ne serait-ce qu’en réclamant 100 000 € ! 

Pierre-Laurent Gou
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