Soyez géants !

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    Soyez géants !
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A la dérive en top 14 depuis deux mois, affaiblis par leur nouvelle déconvenue à Bordeaux et affectés par leur incapacité à réagir, les Toulousains vont s’attaquer à l’insurmontable. pour sortir indemnes de l’enfer de Thomond Park et sauver ce qui peut encore l’être, ils devront être plus grands que jamais.

Qu’il fut long ce retour en bus… Samedi soir, les seules 2 h 30 de route depuis le Matmut Atlantique leur ont semblé interminables. « Celle-là, elle fait vraiment mal à la tête. » Référence, par un des acteurs stadistes, à l’inconcevable défaite subie à Bordeaux, après avoir mené 66 minutes durant. À vrai dire, jamais les visages des Toulousains, pourtant emportés dans une infernale spirale de revers depuis près de deux mois, n’étaient apparus aussi marqués. Avaient-ils enfin pris conscience de leurs insuffisances chroniques ? Avaient-ils compris à quel point leur tendance à s’écrouler dans le second acte relevait du masochisme ? Avaient-ils mesuré l’immensité du gâchis quand, fin janvier, ils pointaient en phases finales de Coupe d’Europe et dans le premier carré du Top 14 ? Peut-être ont-ils uniquement évalué l’urgence de la situation pour une équipe sur le fil… dérisoire en championnat. Tard. Trop tard ? « Nous ne sommes pas dans le déni », défend Ugo Mola. Impossible de l’être au moment d’envoyer son corps et son âme dans l’enfer de Thomond Park. « Nous ne sommes pas dans les meilleures dispositions pour jouer un quart de finale européen », reprend le manager. Qui plus est sur les terres du Munster, cet ogre qui a étrillé chaque adversaire dans son antre en phase de poule. Armée rouge habitée par un inépuisable supplément d’esprit depuis le décès brutal et tragique de son entraîneur Anthony Foley mi-octobre. Alors s’il faut livrer sa peau dans ce coupe-gorge de Limerick, autant le faire avec le peu d’armes qu’il vous reste à la main. « C’est un moment capital de l’année, prévient Gaël Fickou. Il faut avouer que ça va très mal en Top 14 mais nous avons la chance de jouer ce quart. Le gagner peut nous aider à relever la tête. » Jusqu’à percevoir un brin de révolte. Du moins dans les discours officiels. En interne aussi.

Dimanche matin, lors de la séance de récupération organisée au lendemain de la désillusion girondine, les internationaux français de retour au club depuis une semaine ont pris la parole pour tenter de ramener sérénité et rigueur. La teneur en substance : pour exister à ce niveau, il est inconcevable de faire autant de fautes flagrantes. « Il n’y a pas eu un coup de gueule mais la dynamique est négative, rien ne tourne en notre faveur même si on le cherche », explique Fickou. Un embryon de rébellion ? Reste que, des mots aux actes, seul le terrain fait loi.

 

Fritz : « ça m’inquiète, oui… »

Mardi matin, il convenait de s’interroger sur la capacité de rebond de ce groupe, à en croire un Florian Fritz sans filtre, comme à son habitude : « Difficile à dire en début de semaine. Ça peut être un tremplin en cas de victoire mais ça peut continuer à t’enfoncer si tu ramasses. Je ne sais pas si on a déjà basculé. La déception du dernier match est dure à évacuer, en tout cas pour ma part. On va partir deux jours avant le match pour se mettre dans l’ambiance irlandaise. Mais là, j’ai l’impression qu’on ne se rend pas encore trop compte de ce qui nous attend là-bas. » Cela serait-il de nature à l’inquiéter ? « Ça m’inquiète, oui mais je sais que ça va monter petit à petit. » Quand on lui fit remarquer qu’il pouvait disputer l’un des ultimes sommets continentaux de sa carrière, sa réponse fut équivoque : « ça peut même être le dernier en Coupe d’Europe. Si on ne se qualifie pas pour jouer cette compétition la saison prochaine et qu’on perd ce week-end, ce sera terminé. Pour moi, pas pour le club j’espère. » Entre honnêteté excessive et sincère mélancolie, le blues de Fritz n’est que le reflet d’une troupe en plein doute. Laquelle voit pourtant là la plus glorieuse occasion de résurrection. Paradoxale offrande d’un destin sans pitié. « Si on regarde ce qu’on a fait ces deux derniers mois, ça ne sert à rien d’aller en Irlande, analyse Fickou. De l’extérieur, une victoire paraît impensable mais le rugby, ce n’est pas ça et on sait ce qu’on est capable de faire dans un grand jour. Tout est possible si le Stade toulousain se donne les moyens. » Ce qui fait dire à Mola : « Notre adversaire est favori, cela va de soi mais les statuts d’avant-match ne sont utiles que pour les parieurs et les observateurs. Ce sont ceux d’après-match qui m’intéressent. » Fickou d’insister : « Nous, nous y croyons. C’est le plus important, vu que c’est nous qui allons jouer. »

 

Fickou : « tout est différent »

Alors, si les condamnés toulousains veulent sauver ce qui peut encore l’être, leur défi est des plus simples : être géants. Se sublimer là où ils avaient encaissé 47 points voilà trois ans presque jour pour jour, là où Glasgow et Leicester ont chacun ramené 38 points dans la valise cette saison. Mission impensable ? « Je préférerais être plus proche de nos trente premières minutes bordelaises que de notre deuxième mi-temps, sinon ce ne sera pas 20-11 à l’arrivée, avoue Mola. On se rapprochera de la déculottée. » Aveu ayant la vertu de la franchise. Il est pourtant interdit de se résigner. Pas eux, pas maintenant. Pas le club le plus titré de la compétition, même si l’histoire s’avère bien insignifiante devant l’impitoyable réalité. Tant pis, lorsque le Stade toulousain s’avance avec un international à chaque poste, quand il va porter le record de matchs européens pour une équipe à 157 (à égalité avec… le Munster), il se doit d’être grand. Comme il l’avait été mi-janvier à Coventry, en s’inclinant à la dernière seconde contre les leaders du championnat anglais. « Toulouse est celui qui a le plus mis en difficulté les Wasps », se rappelle Fickou. Sauf qu’il faudra être encore plus fort, plus immense, plus intouchable que jamais.

Peut-être le contexte singulier suffira-t-il à transcender cette bande de compétiteurs en fin de cycle, ou en pleine mutation. « On sent que c’est un match particulier, que ça vaut le coup d’aller chercher une demie à la maison », pointe Fickou. Lundi, le staff a ainsi chamboulé les habitudes en organisant une grande répétition des gammes sur le terrain d’honneur d’Ernest-Wallon. « Nous nous sommes entraînés dans le grand stade parce que tout est différent cette semaine », sourit le centre. Mola justifie : « C’est une bouffée d’air frais car ce sont de super rendez-vous à préparer. Il faudra un très grand Stade toulousain pour réaliser l’exploit. » Et reporter la sortie européenne des immenses champions que sont Dusautoir, Albacete ou Johnston. Trois des plus glorieux rescapés du dernier titre de 2010 qui rêvent d’ajouter une étoile au cœur de ce maillot qu’ils ne revêtiront plus dans quelques mois, alors que le flanker et capitaine emblématique s’apprête à annoncer sa fin de carrière. « Rien n’a changé dans leur approche de l’événement, promet Fickou. Les entraîneurs veulent nous stimuler mais cela ne modifie pas le comportement de ce genre de joueurs parce que cela risque d’être leur dernière apparition européenne. » Parce qu’eux, même touchés et affectés, savent qu’il n’est rien de plus dangereux qu’une bête blessée. Parce que, si le mérite et la morale conservent une infime place dans ce rugby où tout fout le camp, ils ne peuvent pas quitter la scène comme ça. Pas sans un suprême vertige.

Jérémy Fadat
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