Coach’in de crise !

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    Coach’in de crise !
Publié le , mis à jour

Laurent Travers et Laurent Labit traversent peut-être la période la plus difficile, la plus riche aussi, de leur carrière d’entraîneur. Ils racontent ici leur fonctionnement au cœur de la tempête…

Lundi 3 avril, 16 h 30. Centre d’entraînement du Racing 92, le calme après les tempêtes. La victoire à Lille face à l’ASM a offert, aux hommes du duo Travers-Labit, quinze jours de travail dans la tranquillité. À l’exception d’un nouveau contrôle antidopage inopiné diligenté par l’AFLD, exercice auquel les Racingmen se sont presque habitués, rien n’est venu troubler la préparation du match de Pau. À l’étage, dans la salle de vie des joueurs, Eddy Ben Arous et Rachik Vartanov se défient sur une mini-table de ping-pong. En face, dans le bureau des deux managers, impossible de louper l’affiche placardée en haut du tableau blanc. « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. » « C’est une phrase de Nelson Mandela », souligne Laurent Travers. Elle trône ici depuis la défaite en finale de Champions Cup face au Saracens en mai dernier. À l’époque, sans doute les deux « Lolos » n’imaginaient pas le scénario de l’actuelle saison. Sur le plan sportif, le Racing 92 est englué dans le ventre mou du Top 14.

Une vidange émotionnelle

Mais, ce qui a frappé, c’est bien l’accumulation des affaires, loin, très loin, du terrain. En vrac : les corticoïdes, la fuite de Goosen, la « sortie de route» de Carter, l’higénamine, le franchissement de ligne blanche par Ali Williams et l’épisode tragicomique de la fusion avec le Stade français. « On a vécu en quelques mois ce que d’autres managers sportifs ne vivront jamais durant toute leur carrière », ironise Laurent Labit. Parce que, même si le plus vieux couple du rugby français n’en dit rien, il a parfois souffert.

Le Racing 92 depuis plusieurs mois, c’est le feuilleton de l’année, la série à ne pas manquer, avec ses épisodes à la dramaturgie plus ou moins violente, plus ou moins comiques. Jusque-là, Travers et Labit font face. Leur secret ? Depuis près de dix ans, ces deux-là travaillent avec un coach mental, Richard Bador, fondateur de « Coach’in ». « On programme une séance de travail tous les deux ou trois mois, raconte ce dernier. Avec Laurent Labit, nous avons aussi deux entretiens téléphoniques par semaine. Ça lui permet d’avoir un espace pour évacuer ce qu’il vit, ce qui le déçoit ou le met en colère. Une fois évacuer ça, il peut retrouver de la clarté, du discernement pour prendre des décisions. » Une vidange émotionnelle qui s’est imposée plus fortement ces derniers mois. « J’ai souvent ressenti le besoin de me confier, raconte Labit. On a vécu des trucs incroyables. Et puis, surtout sportivement, on n’est pas dans les clous, c’est quand même ce qui m’affecte le plus. »

D’aucuns ont affirmé que ces deux-là avaient été déstabilisés par le projet de fusion avec le Stade français. « Faux, rétorque Travers. En revanche, on a été marqués par les sujets où on a été mis en accusation. Quand certains affirment qu’on a triché, c’est plus difficile à vivre. Ça, je l’ai mal vécu. Avoir l’image d’un club qui triche, ça, ça fait mal. Alors qu’à la fin, il n’en sort rien. » En début de semaine, l’Agence française de lutte contre le dopage a innocenté, sans la moindre réserve, Joe Rokocoko, Dan Carter et Juan Imhoff, les trois joueurs concernés dans « l’affaire des corticoïdes ». Force est tout de même de s’interroger si l’équilibre, déjà précaire, du rapport entraîneurs-joueurs a été impacté par ces semaines de tensions. « De toute façon, l’évolution du rugby est à l’image de notre société, assure Labit. Les joueurs que l’on a en face de nous ne sont plus du tout les mêmes que ceux qu’on a eus quand on a débuté à Montauban. Les méthodes de management ne sont plus celles qu’on appliquait il y a dix ans. Aujourd’hui, notre job, c’est 70 % de la gestion des ressources humaines. » « Or, dans le sport de haut niveau, reprend Richard Bador, aucune Fédération, aucune Ligue ne prépare vraiment les entraîneurs professionnels à gérer ça. On les prépare à de la technique, de la tactique, de la préparation physique, un peu de communication et quelques notions sur la santé. Mais rien sur les ressources humaines. C’est aussi cette thématique sur laquelle nous travaillons. »

Trouver le juste équilibre

Ensemble, ils ont donc tenté, ces derniers mois, de mettre des mots sur les maux. Les séances ont forcément été un peu plus longues, la « poubelle émotionnelle » plus lourde. « Je les accompagne sur le volet du savoir parler, recevoir, dire les choses, souligne celui qui est travaille aussi avec des cadres de grandes entreprises françaises. Mais l’autre moitié de l’enjeu, c’est de comprendre les mécanismes systémiques de l’humain et d’un collectif d’humains. »

En amont de la présente saison, Labit et Travers avaient travaillé avec Richard Bador sur leurs interrogations post-titre. Et elles étaient nombreuses. « Ou comment replacer l’individualisme dans le cadre d’un projet collectif, c’était leur préoccupation première, affirme le coach des coachs. C’est toute la difficulté des entraîneurs de haut niveau. » Un individualisme exacerbé après la conquête du Brennus. « Pour beaucoup, ce titre, c’était un aboutissement, soupire Labit. En plus, le scénario a magnifié la performance et certains joueurs se sont centrés sur eux-mêmes. On l’a senti avec le début de notre saison et l’enchaînement de faits liés à certains individus au détriment du groupe. » Avec les joueurs, ils ont donc souvent pansé les plaies. Peut-être n’ont-ils jamais autant dialogué. « Un médecin psychiatre qui s’occupe de debriefer les soldats ou les membres du GIGN lorsqu’ils rentrent d’opérations difficiles affirme qu’en de telles circonstances nommer les maux s’écrit en fait « n’hommer », explique Richard Bador. « N’hommer » ce qui se passe permet de rendre à chacun sa dimension d’homme. Et c’est la force des deux Laurent de rendre explicite ce qui est implicite. » Et le fondateur de Coach’in de conclure : « La saison sera teintée jusqu’à la fin de tout ce qui s’est passé. Ce serait une erreur de dire que tout est digéré. Mais en faire trop, ce serait aussi une erreur. Il faut trouver le juste équilibre. Je les sens toutefois prêts à gagner cette bataille et même à être une nouvelle fois champion de France. » Verdict dans quelques semaines.

Arnaud Beurdeley
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