Rugby et politique

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Publié le / Mis à jour le

Pas plus qu’on ne parle d’argent à table dans les familles bourgeoises, on ne saurait, sans honte, mélanger le sport et la politique… Ah, la vieille tartufferie ! Comme si le sport n’était pas en lui-même éminemment politique. Comme si le rugby, en tant que microsociété organisée, ne participait pas de « la vie de la cité » (que Platon érigeait en définition même de la politique) et n’était pas soumis à des lois, à une constitution, à des législations. Comme si le « noble game », ses notables et ses boutefeux, ne s’était jamais offert, directement ou indirectement, au petit jeu du combat politique à l’échelle locale, régionale et même nationale. Comme si les guerres fédérales de 1966, de 1991 ou de 2016 ; les oppositions FFR-Ligue, ne s’inscrivaient pas dans le droit fil d’un combat électoral, d’une quête du pouvoir, par où définir tout enjeu politique.

Il y a une dizaine d’années, comme on joue, comme on sort de son territoire de prédilection, notre journal avait osé un dossier intitulé : « Le rugby est-il de droite ? » Je ne me souviens plus de la pertinence du propos. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est de la somme de lettres et de courriels reçus, nous agonisant d’injures pour oser une question pareille. Injures relativisées, souvent assorties d’un mot d’excuse, la semaine suivante, quand la deuxième partie du dossier titrait : « Le rugby est-il de gauche ? »

La passion qui présidait à ces échanges témoignait en creux de l’intérêt « des gens », comme dirait Mélenchon, à voir dans le jeu de rugby le reflet de notre société. La question était d’autant moins neutre, que ce sport de l’ordre absolu, réglementé comme pas un, très conservateur dans l’âme et donc de nature à satisfaire une sensibilité de droite, n’aime rien tant, par un étrange paradoxe, que l’inspiration du désordre, au point d’avoir creusé son sillon, à l’aube du XXe siècle, sur les terres gauchistes, rad-soc et socialistes du midi de la France. Mais le rugby assigne également à un regard politique pour qui veut bien considérer que ce sport de combat, cet ersatz de guerre codifiée, est devenu, au fil du temps, une sorte de paratonnerre symbolique de l’héroïsme guerrier qui aura joué pendant des siècles un rôle déterminant dans notre vision du monde.

Comment enfin ne pas juger « politique » la pure démarche d’un jeu qui entend apprendre aux hommes à se battre sans se détruire, à s’affronter sans se haïr, à se mesurer en se respectant.

À quelques jours du deuxième tour des élections présidentielles, il nous est donc apparu opportun de savoir qu’est-ce que l’élection de l’un ou de l’autre des candidats pourrait éventuellement changer dans l’univers de notre sport et quel regard Emmanuel Macron et Marine Le Pen, portaient sur ce jeu.

Nous n’avons ni la prétention, ni l’imbécillité, de chercher à influer en quoi que ce soit le choix de nos lecteurs-électeurs. Notre propos n’est pas là. On en serait plutôt à essayer de comprendre, par-delà les questions de circonstance, pourquoi le rugby est-il, de tous les sports, le plus politisé ? Pourquoi sa pratique assigne-t-elle les gens à débattre tant et plus, mais aussi à se combattre avec une énergie folle ? Et pourquoi, enfin, tout au long de son histoire, donna-t-il lieu à tant d’écoles, de chapelles, pour finalement parvenir à célébrer, dans un unanimisme confondant, les noces du conservatisme et du progressisme ?

Jacques Verdier
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