Salut, big man…

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    Salut, big man…
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Pendant huit ans, Chris Masoe fut l’un des meilleurs troisième ligne centre du championnat. Il a tiré sa révérence, samedi soir, sur une ultime bravade au temps qui passe…

La Ligue est un peu psychorigide, en matière d’état civil. Sur le marbre blanc des feuilles de match, Chris Masoe a donc, huit saisons durant, renoué avec ses racines polynésiennes, reprenant malgré lui son prénom d’enfant : Matemini. C’est sous ce patronyme-là que le connaissaient les gens de New Plymouth dans les années 90. Matemini Masoe avait alors 16 ans, ne parlait pas un mot d’anglais et venait de poser le pied en Nouvelle-Zélande, où son clan lui promettait une vie meilleure. Samedi soir, autour d’une bière qui en appelait tant d’autres, le chef du vestiaire francilien réécrivait pour nous l’incipit de son existence : « Je suis né aux Samoa, à Satua-Savaii. Mes parents (le père de Chris était policier, sa mère institutrice) ont voulu que je reçoive la meilleure éducation possible ; alors ils m’ont fait traverser la mer… » Au lycée de Wanganui, où le bizutage imposé par les anciens le tenait en éveil des nuits entières, Matemini est devenu un homme. « J’étais seul, là-bas. Je parlais très mal leur langue et passais des semaines à pleurer. Je ne voulais pas croire que mes parents aient pu me faire une chose pareille… » Pourtant, à l’intérieur des bâtiments lugubres de la Boys High School de Taranaki, il comprit rapidement qu’un capital génétique avantageux et une lecture du jeu supérieure à la quasi-totalité de ses camarades lui promettaient davantage que le lit en ferraille sur lequel il était alors allongé. Il poursuit, toujours paré de ce sourire solaire et qu’il ne dégaine qu’une fois le match terminé. « J’ai disputé mon premier match de rugby à 18 ans. Avant la rencontre, mes coéquipiers m’avaient prévenu : « Le flanker d’en face est un monstre, il fait peur à tous les lycéens du pays ! » C’était intéressant… » Le flanker d’en face s’appelait en réalité Jerry Collins. « Tout le match, il m’a cherché du regard, m’a traqué, m’a défié. J’ai répondu à chacun de ses coups, de toutes mes forces. Et j’ai gagné son respect, ce jour-là. Il est rapidement devenu mon meilleur ami. »

Un corps « cabossé »

Vingt ans plus tard, Chris Masoe a choisi le Vélodrome de Marseille pour quitter la scène, lesté de deux titres de champion de France (2015, 2016), deux H Cup (2013, 2015) et vingt sélections chez les All Blacks. « Je ne suis pas du genre à me laisser bouffer par mes émotions, poursuivait-il sur le parvis du Vel’. Mais là, c’est dur… On ne se prépare jamais vraiment à ce moment-là. » Demain, la vie de l’ancien troisième ligne des All Blacks basculera. Bientôt, le regard des autres ne sera plus le même, les sollicitations s’amenuiseront avant de totalement disparaître. Il poursuit : « Longtemps, l’âge n’a été qu’un chiffre, pour moi. Mon frère Maselino avait raccroché à 40 ans (champion du monde des poids moyens en 2004). Je pensais pouvoir faire la même chose… » Laurent Travers lui avait donc demandé, le mois dernier, de s’acquitter d’une dernière pige. Son corps, « cabossé », a finalement dit non. Il enchaîne : « Peu avant qu’il ne nous quitte, Jerry (Collins) m’avait dit de bien réfléchir avant de ranger les crampons. Il pensait que les regrets étaient le pire ennemi d’un retraité. Je crois l’avoir écouté. »

Chris Masoe aura incontestablement repoussé la petite mort du sportif à ses confins. À 38 ans, et quand bien même sa saison fut loin d’être inoubliable, il avait simplement ressuscité sur ces seules phases finales. À Montpellier, Jacques du Plessis et Paul Willemse avaient tour à tour été châtiés par le garde du corps de Carter pour avoir osé approcher « DC » de trop près. À Marseille, le « vieux » a récidivé, aplatissant deux essais magnifiques, flinguant Damian Penaud sur un plaquage dangereux comme il en avait distribué tant vingt ans durant, transformant d’une frappe assurée l’ultime essai du match. Il se marre : « La transformation, c’est Henry (Chavancy) qui en a eu l’idée. Les mecs se sont tous regroupés autour de moi avant que je ne tape. Putain, c’était fort. À cet instant, j’ai vraiment cru que j’allais pleurer… » Fin 2014, à l’époque où le RCT pensait Masoe en fin de course, le Racing l’avait rattrapé par le col du maillot pour lui offrir un dernier baroud. À l’époque, les deux Laurent possédaient une belle équipe sur PlayStation, mais une équipe dépourvue de liens, de caractère et de vie, sorti du cadre pépère du Plessis-Robinson. Masoe, patron de vestiaire et ciment du groupe deux ans durant, a changé le visage du Racing. Passé l’été, le « vieux » intégrera le staff ciel et blanc, en la qualité de maître ès skills, chez les jeunes et les pros. « Entraîner un mec comme lui fut un immense honneur », disait Travers samedi soir. « Soti Fa’aso’o a désormais la lourde tâche de le remplacer », complétait Labit dans la foulée. Comment dit-on, déjà ? Good luck, Soti ?

Marc Duzan
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