Fritz Lee, les sentiers de la gloire

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    Fritz Lee, les sentiers de la gloire
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Le numéro 8 clermontois est une force de la nature sur le terrain. Des performances qui tranchent avec sa discrétion dans les médias, où il se fait rare. Des Samoas à Clermont, en passant par le Tangaroa College d’Auckland et Les chiefs, Lee se raconte enfin. Passionnant.

« Fritz, il sait tout faire, à tous les endroits du terrain. C’est un phénomène et vous n’en parlez jamais ! » La remarque émanait de Wesley Fofana, il y a plusieurs mois. Elle était justifiée tant, effectivement, on ne parle jamais assez de Fritz Lee. Peut-être parce que le Samoan d’origine n’est pas un All Black à 50 sélections, qu’il était inconnu lorsqu’il a débarqué à Clermont, en 2013, et qu’il ne pointe que rarement son nez aux conférences de presse, qu’elles soient avant ou après une rencontre. « Je joue aussi à Clermont où il y a tellement de stars dans l’équipe, des internationaux dans toutes les lignes que sur la liste des joueurs qui intéressent les médias, j’arrive assez loin… » Certes. Mais au regard de ses performances, régulières dans les meilleurs standings européens, on ne parle jamais assez de Fritz Lee. Mea culpa. Un après-midi du début de ce mois de mai, le troisième ligne a donc accepté de se confier sur sa personne, à la terrasse ensoleillée d’un café clermontois donnant sur la place de Jaude. À l’heure au rendez-vous, casquette sur la tête, il attendait, un Perrier tranche sur la table. Assise en face de lui, son épouse Amy-Rose Connell-Lee, « une Kiwi avec du sang irlandais » comme elle aime se définir. Sur ses genoux, la petite dernière de ses enfants, Olivia. « Elijah, le plus grand, est encore à l’école. On ira le chercher après l’interview. Ça prendra longtemps ? ». Fritz Lee déroulait alors le fil de son parcours, d’abord un rien contracté par l’exercice. « J’ai grandi aux Samoa. Je suis parti en Nouvelle-Zélande à l’âge de quinze ans où j’ai étudié et poursuivi ma formation de rugbyman. Ensuite, j’ai intégré l’académie des Counties Manakau. J’ai un peu joué en Super XV et finalement j’ai signé ici, à Clermont ». C’est tout ? Son épouse intervenait : « Tu es aussi international néo-zélandais à VII. Il faut que tu racontes ton histoire, il y a plein de choses ! » Se détendant petit à petit, le numéro 8 acceptait finalement de livrer son histoire. Qui, au-delà de sa pudeur, vaut franchement le détour.

 

Son départ pour la Nouvelle-Zélande

Fritz Lee a donc grandi aux Samoa, troisième d’une fratrie de quatre (deux frères et une sœur). « J’ai eu la chance de naître dans une bonne famille. Ma mère travaille pour le gouvernement, mon père est comptable. La vie était chouette, je ne manquais de rien. J’allais à l’école, je profitais de la douceur de vivre, sur l’île ». Mais la société samoane n’offrait pas assez de perspectives à son goût. Fritz Lee n’hésita donc pas beaucoup lorsque son oncle Jesse Lee, qui vit à Auckland, lui parla d’un programme d’accueil pour les jeunes Samoans en Nouvelle-Zélande. « Mes parents m’ont soutenu dans ce projet alors j’ai foncé. Dans ma tête, il y avait le rugby mais surtout l’envie de vivre une autre expérience, de m’ouvrir de nouvelles portes. En restant aux Samoa, qu’est-ce que je serais devenu ? J’aurais profité du soleil, de ma famille. J’aurais fait un petit boulot et en sortant, j’aurais bu un jus de coco sur la plage. C’est bien pour la santé mentale, certes, mais ça ne fait pas une vie ! À Auckland, j’ai découvert tant d’autres choses. »

 

Sa vie à Auckland

Le cliché du rêve néo-zélandais fut d’abord une illusion, nourrie de l’ignorance du jeune Lee sur ce qui l’attendait réellement. La réalité du déracinement est une plaie. « Quand j’ai débarqué, j’ai galéré. Je ne maîtrisais pas vraiment la langue anglaise (il grimace) ». Débarqué à Auckland, Fritz Lee a posé ses valises chez son oncle. Une maison en banlieue de la ville, trois petites chambres et un salon dans lesquels ils s’entassaient à huit. « Mais nous étions heureux, nous ne manquions de rien. C’était notre petit coin de Samoa. Chaque dimanche, il y avait le grand repas, avec des plats traditionnels de notre île. De telle manière que je n’ai jamais perdu, je pense, mon identité samoane. C’est ancré en moi. » Chérie dans le cocon familial, cette identité fut plus handicapante lorsque Fritz Lee a franchi les murs de son école. « Comme tous les jeunes qui n’ont pas la nationalité néo-zélandaise, l’état vous envoie à Tangaroa College, situé à South central. C’est le genre de coin… dur, on va dire. Il y a pas mal d’insécurité, aussi parce que c’est le coin des jeunes immigrés. J’en étais un. Là-bas, j’ai retrouvé pas mal de Samoans et de Tonguiens. Des déracinés, des mecs qui n’ont pas grand-chose pour vivre. Des « outsiders » (1), comme nous appelaient les locaux. Nous étions tous dans une galère, alors on se serrait les coudes. Là-bas, j’ai par exemple connu Male Sa’u, un Saoman d’origine qui est ensuite devenu international japonais. On est restés proches. » Son épouse, Amy, rebondit sur la conversation : « à South central, on trouve plus de gangsters que de futurs rugbymen professionnels ! Fritz a eu de la chance, parce qu’il a rencontré de bonnes personnes sur son chemin. Il a aussi su se tenir éloigné des mauvaises influences ». Rien, pourtant, n’a été facile. « Mon premier jour d’école, mon oncle m’a déposé devant le portail. Voilà, rien de plus. Je me suis retrouvé planté là. Je ne connaissais rien et il me fallait trouver les personnes de l’administration pour qu’on me donne mon emploi du temps, mon uniforme, qu’on m’indique ma classe. Mais je parlais à peine anglais… Vous êtes paumés, vous vous demandez ce que vous foutez là et pourquoi diable vous avez choisi de venir en Nouvelle-Zélande, quand tout était si facile aux Samoans. Mais ces obstacles m’ont rendu plus fort. Petit à petit, je me suis fait des copains. Je me suis construit un quotidien. »

 

Des Counties Manukau aux Chiefs

Désormais intégré et à l’aise dans son nouveau monde, Fritz Lee boucla sans encombre les trois années de sa scolarité. Ensuite ? « C’est simple : soit vous justifiez d’une activité à venir sur le sol néo-zélandais ; soit l’état vous renvoie au pays dès la fin de l’école. On ne vous laisse pas le choix. Après le lycée, je n’avais pas grand-chose en tête. Je m’étais donc fait à l’idée de devoir rentrer aux Samoa, sans avenir tracé. C’est arrivé à plein d’amis et je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Mais rapidement, j’ai reçu une convocation de l’académie de rugby des Counties Manakau. C’était une occasion unique de rester en Nouvelle-Zélande. C’est à ce moment que j’ai décidé de m’investir à fond dans le rugby pour essayer de devenir professionnel. » C’est aussi à cette période qui rencontre Amy, son épouse actuelle, mère de ses deux enfants. Elle raconte : « Une amie était en couple avec un autre jeune des Counties Manakau, Taiasina Tuifua, que nous avons retrouvé plus tard lorsqu’il jouait à l’Union Bordeaux-Bègles. C’est par son intermédiaire que j’ai rencontré Fritz. » « Elle était là pour moi, chaque jour après l’école ou l’entraînement. Quand j’étais paumé, elle m’aidait. » Encore tout frais, le couple savoure la montée en puissance du joueur Lee, rapidement retenu dans un premier effectif élargi des Chiefs, pour préparer le Super XV. Puis intégré à l’effectif resserré et, enfin, lancé dans le grand bain du Super Rugby. Avec les Chiefs, Fritz Lee disputa vingt et une rencontres en trois saisons et aura été un acteur ponctuel des deux titres de Super rugby remportés par la province de Waikato (2012, 2013). Jusqu’à ce que tout s’arrête, brutalement. « Je ne sais toujours pas quelle marche j’ai ratée, regrette le joueur. En 2013, ils m’ont simplement dit qu’ils n’avaient plus besoin de moi. Ça faisait un moment que j’avais senti un problème autour de ma personne. J’ai demandé un entretien avec Tom Coventry, l’entraîneur. Puisqu’il ne voulait plus de moi, il fallait qu’il assume et qu’il me le dise en face. Son explication était une histoire de profil, que je ne correspondais pas au rugby qu’il voulait mettre en place. C’était surtout une excuse mais c’est dur à entendre. J’étais jeune, mon premier enfant n’avait que trois mois et du jour au lendemain, tout s’est arrêté. Ça m’a assommé. » Amy, son épouse, renchérit. « En Nouvelle-Zélande, on brûle les joueurs aussi vite qu’on les a encensés. Du jour au lendemain. Hormis les cracks, les All Blacks, la durée de vie d’un joueur néo-zélandais en Super XV est de trois ans. On vous prend, on vous utilise puis on vous jette. » Le joueur reprend la main : « Comme tous les gamins de Nouvelle-Zélande, je n’avais qu’un rêve : devenir All Black. C’est le piège du rugby néo-zélandais parce que tout le monde n’y arrivera pas ! Là-bas, la réalité est la suivante : si vous faites une saison un peu plus moyenne, un jeune frappe à la porte et prend votre place. C’est la vie mais il faut prévenir les gamins. Sinon, quand ils échouent, ils peuvent s’effondrer. J’ai mis du temps à m’en relever. En fait, jusqu’à ma venue en France, j’ai ressassé une forme d’échec. »

 

Mike Delany, « l’agent » de Clermont

Écarté de la compétition majeure de l’hémisphère Sud, Lee végétait en ITM Cup, le championnat national de Nouvelle-Zélande. De retour dans son club, les Counties Manukau. Il se souvient : « On préparait le match du Shield (2), le trophée le plus important du rugby néo-zélandais. C’était face à Hawke’s Bay, le club avec lequel on était à la lutte à cette époque. Au repas d’avant-match, le midi, j’ai reçu un coup de fil. Je ne connaissais pas le numéro mais mon portable indiquait qu’il provenait de France. J’ai halluciné, je me suis dit que c’était une erreur alors je n’ai pas décroché. Mais le mec continuait de m’appeler ! Une fois, deux fois, trois fois… J’ai fini par décrocher. « Hello ! ». « Salut mon pote, c’est Mike Delany. Quoi de neuf ? ». Vern lui avait parlé de moi et lui avait demandé de faire le premier contact, vu qu’il me connaissait. » Clermont cherchait alors un joker médical à Elvis Vermeulen. « J’ai cru qu’il me faisait une blague. J’ai raccroché et je suis parti jouer mon match. À la fin, dans les vestiaires, j’ai vérifié mon téléphone. Mon agent m’avait envoyé un texto : « Un contrat de trois mois en France, ça te tente ? ». Assez vite, l’expérience m’a motivé. Amy un peu moins. (Il sourit). Je lui ai dit : « On fait trois mois, on profite et on rentre en Nouvelle-Zélande ». Mais le jour de mon arrivée à Clermont, le club m’a fait venir au stade… » Un match sans envergure, face à une équipe de milieu de tableau. Rien de décisif. La routine d’un Michelin qu’on peut trouver ronronnant, avec l’habitude. Mais la sensation reste à part pour qui n’y a jamais mis les pieds. « Quel bordel ! Les mecs gueulaient en tribunes, il y avait des drapeaux partout, des chants. J’ai halluciné ! Ça ressemblait à ce qu’on voyait à la télé du foot européen. J’ai été séduit. » Lee s’est donc engagé pour trois mois. « Mais le club est revenu vers moi après seulement trois matchs : « on aime bien ce que tu fais et Elvis se rapproche de la fin de sa carrière. Ça te dirait de signer trois ans ? » Sérieusement ? Trois ans ? Évidemment que ça me disait ! Finalement, ça fait bientôt quatre ans que je suis ici et j’ai l’impression de prolonger chaque année. Je suis quand même un drôle de chanceux. » Au regard de ses performances depuis qu’il porte le maillot jaune, les Clermontois n’ont pas manqué de chance non plus, le jour où ils l’ont recruté.

(1) Etrangers. (2) Trophée en possession d’une équipe qui le conserve tant qu’elle s’impose sur ses terres. L’équipe qui parvient à rompre cette invincibilité domestique dérobe alors le trophée et doit le défendre à son tour, sur ses terres.

Léo Faure
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