Tombés les armes à la main

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Pour la quatrième fois en six ans, Toulon a échoué en finale. Un dénouement logique au regard de cette saison improbable. mais une fin cruelle au regard de cette rencontre globalement dominée par des Varois surpuissants et à l’orgueil remarquable.

Hautement improbable, déroutante à souhaits et surprenante à l’excès, la folle saison du RCT a connu un dénouement logique. Tel un polar à l’intrigue haletante jusqu’à la dernière page mais à la conclusion tristement prévisible. Comme écrite à l’avance. Toulon est tombé, les armes à la mains, face à un adversaire présumé plus fort. Le Bouclier de Brennus est revenu à la meilleure équipe sur la durée. Ou quand la raison l’emporte sur l’irrationnel… Tout simplement.

Richard Cockerill et ses hommes avaient tout misé sur le physique pour parvenir au Stade de France. Ce projet minimaliste mais tellement efficace avait permis à Duane Vermeulen et à ses partenaires de retrouver de l’allant, de la confiance et des repères aux premiers jours du printemps. De remporter six rencontres consécutives, du choc contre le Stade toulousain au Vélodrome à la victoire arrachée devant La Rochelle dans la même enceinte. Et la finale ? Sur un malentendu, ça pouvait encore passer. Sait-on jamais… Mais la toute puissance rouge et noir s’est révélée vaine devant la maîtrise auvergnate. Le miracle ne s’est pas produit. D’entrée, la soirée cauchemar a même paru inévitable : un temps fort adverse, une pénalité concédée en mêlée, une attaque contrée et punie d’un essai. Le tout en moins de dix minutes. Une énième et dernière fois, cette saison, les Varois, en grands champions, ont ensuite tenté de raffûter la fatalité. À cœur vaillant, rien d’impossible, paraît-il… Mais l’engagement et l’envie extrêmes des Nonu, Taofifenua, Vermeulen et compagnie ne sont pas parvenus à inverser le cours de l’histoire. À Saint-Denis, le RCT a peut-être réalisé sa meilleure prestation de l’année. Drôle de consolation pour une grande désillusion.

Le sentiment d’inachevé et l’irrépressible déception ayant submergé le camp des vaincus, au coup de sifflet final, sont renforcés par le poids du passé. Ce dimanche, les Toulonnais ont perdu une quatrième finale de Top 14 sur leurs cinq de la décennie. La douleur est rendue encore plus vive par le scénario de la soirée. Pour un long moment, elle alimentera en idées noires les nuits blanches des Varois. Que de regrets, encore ! En 2012, avec Carl Hayman sur le terrain, ils auraient sûrement pu résister aux charges de la mêlée toulousain ; en 2013, sans un Rory Kockott et un Rémi Tales des grands soirs, l’histoire aurait sûrement été toute autre ; en 2016, sans le carton rouge de Maxime Machenaud ayant semé le doute dans leurs esprits et leur jeu, ils l’auraient paradoxalement peut-être emporté comme le laissait penser leur entame, prometteuse et cohérente ; l’échec de 2017 restera marqué par l’entame calamiteuse et les deux poteaux successifs d’Anthony Belleau, au beau milieu du formidable baroud d’honneur des siens. ô rage, ô désespoir.

Dix mois de rebondissements

Seul un petit coup d’œil dans le rétroviseur pourra atténuer un tant soit peu l’amertume des fadas de la rade. Il vient rappeler à quel point le RCT était parti de loin dans cette énième quête de Bouclier et pourquoi il était presque illusoire pour Duane Vermeulen et ses partenaires d’espérer un couronnement. Souvenez-vous, comment tout avait commencé : l’été dernier, il y avait Diego Dominguez et Jacques Delmas aux commandes d’un quatuor improbable, François Trinh-Duc, Ayumu Goromaru et Vincent Clerc en têtes d’affiche d’un recrutement bancal autour d’un Mourad Boudjellal quelque peu désemparé. Regardez comment tout a fini, dix mois plus tard : avec Richard Cockerill, venu de nulle part, en manager intérimaire, Anthony Belleau ou Juandre Kruger en improbables lieutenants et Matt Giteau en entraîneur-joueur. Le tout sous les yeux d’un président de nouveau en transe. Et entretemps, entre le 26 juillet et le 4 juin ? Du n’importe quoi, un peu, de l’improvisation, beaucoup, du système D, surtout. Au fil de cette saison, Toulon aura, pêle-mêle, vu passer une demi-douzaine de techniciens, une affaire de consommation de stupéfiants, quatorze défaites toutes compétitions confondues, une fausse vente du club, des vingtaines de blessés, six jokers médicaux plus ou moins anonymes… Rien de bien glorieux, raconté comme ça. Le RCT a exaspéré, a blasé, a interpellé, a dépité, a lassé… Pendant ce temps, Clermont épatait par sa constance, La Rochelle s’imposait comme la nouvelle référence collective du championnat et Montpellier devenait de plus en plus effrayant. Jamais, pour autant, à travers toutes ses épreuves, Toulon ne s’est complètement départi de sa culture de la gagne. Elle s’était simplement assoupie. Sous l’effet de la lassitude, de la discordance des discours et du tempérament de Mike Ford. Elle s’est réveillée, aux premiers jours du printemps et à l’approche des phases finales. Grâce à un sacré coup de pouce du destin.

Les légendes partent sans titre

Les supporters peuvent tout de même remercier un certain Peter Tom. Si le boss de Leicester n’avait pas décidé de se séparer de Richard Cockerill en décembre, pour résultats insuffisants, le RCT aurait sans nul doute chuté bien avant. Le « bagou » et l’attitude positive de l’Anglais ont progressivement ravivé la flamme d’un collectif constellé de grands joueurs mais empêtré dans le doute. Après une série de choix infructueux, Mourad Boudjellal avait enfin trouvé la bonne personne, au bon endroit, au bon moment. Mieux vaut tard que jamais : « A mon arrivée, Toulon était mal en point et j’ai montré que je savais toujours entraîner. Dominguez, avec tout le respect que j’ai pour lui, n’a pas su le faire, racontait l’Anglais dans nos colonnes vendredi dernier. C’est pareil pour Ford. Moi, j’ai réussi. » Depuis l’intérieur du vestiaire, Mathieu Bastareaud accrédite : « Son discours m’a bien plu. Même si Bernard Laporte était unique, lui aussi parle fort. Il est franc et direct. Il y a eu chez nous une prise de conscience générale. Nous avons montré que nous n’étions pas des enfants. Il fallait se remettre en question et les cadres nous ont guidés. » « Pour être honnête, ce n’est pas bien dur d’entraîner cette équipe, complète Richard Cockerill. Il y a quand même des internationaux à plus de cent sélections, le capitaine de l’équipe de France et d’autres joueurs précieux. » Sans oublier un maître à penser nommé Matt Giteau, reconverti entraîneur de luxe en cours de route.

Si la rébellion s’est fomentée en coulisses, elle s’est concrétisée sur le terrain, dans le sillage des meneurs de la troupe. À tout seigneur, tout honneur : Guilhem Guirado, Duane Vermeulen et Liam Gill se sont affirmés comme les grands hérauts de la révolution. A travers les tempêtes de la saison, les coups de tonnerre de l’été, la grisaille de l’automne et les gerçures de l’hiver, ces trois internationaux ont démontré une implication irréprochable et un niveau de régularité précieux. Autour, les rois au crépuscule, les soldats méconnus et les jeunes pousses ont marché dans leurs pas jusqu’au Stade de France. La veille de la finale, Mathieu Bastareaud prenait conscience de la longueur ce parcours du combattant : « La saison n’a pas été au top. Justement, il n’y a pas beaucoup de personnes qui ont cru en nous. Rien que pour cela, c’est un sentiment assez jouissif. » De ne plus rien avoir à perdre et tout à gagner.

La contre-attaque de l’empire rouge et noir se sera arrêtée au bout du bout d’une finale dantesque, à Saint-Denis. La dernière demeure des rois. Les princes Matt Giteau, Drew Mitchell et autres Juanne Smith ne partiront pas avec un titre en mains. Leur aventure toulonnaise et leur immense carrière auraient mérité un autre dénouement… Un rêve passe, des géants s’en vont, une page se tourne. La cruelle dernière ligne d’une fabuleuse épopée.

par Vincent Bissonnet

Vincent Bissonnet
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