Louis Picamoles : « Ne plus se comporter en victimes »

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    Louis Picamoles : « Ne plus se comporter en victimes »
Publié le , mis à jour

Il a été au cœur de l’actualité ces derniers temps, avec un transfert retentissant à Montpellier, deux ans avant la fin de son contrat à Northampton. La saison prochaine Louis Picamoles surnommé « King Louis » sera de retour en Top 14, après une expérience outre-Manche dont il assure qu’elle lui a fait mentalement franchir un cap. Tout bonus pour le XV de France ? Guy Novès et son staff n’en attendent pas moins de celui qui vient d’être promu au rang de vice-capitaine des Bleus.

La semaine dernière a été chargée pour vous. Après avoir contribué à la qualification de Nortampton en Coupe d’Europe contre le Stade français, vous avez confirmé votre retour à Montpellier, avant de vous envoler pour l’Afrique du Sud…

Je suis content. Surtout soulagé que la nouvelle ait pu être officialisée avant le début de cette tournée en Afrique du Sud. Cela me permet d’être pleinement concentré et mobilisé sur cette série de tests, et cela m’importait beaucoup.

 

Vous concernant, on parle d’un transfert à plus d’un million d’euros… Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter les «Saints», où il vous restait deux années de contrat ?

Concernant les raisons qui m’ont poussé à rejoindre le MHR, je me suis exprimé là-dessus… Comme j’ai pu le dire, Montpellier m’a approché pour savoir s’il y avait l’envie, de mon côté, de rentrer en France… Cela coïncidait celle de la FFR de récupérer les internationaux français au sein du Top 14. J’ai saisi cette opportunité qui s’est présentée et qui était difficile de refuser. C’est une façon de boucler la boucle. Voilà, c’est fait, je préfère ne pas revenir là-dessus. Parlons de la tournée, s’il vous plaît…

 

Vous semblez avoir physiquement franchi un cap cette saison en Angleterre dans votre capacité à répéter les efforts. Dans quel état de forme arrivez-vous pour cette tournée, en comparaison à ce que vous avez pu connaître par le passé ?

Bizarrement, je n’arrive pas plus frais physiquement, car il s’agit d’une des saisons où j’ai le plus joué. Avec Northampton, j’ai disputé 28 matchs dont 27 comme titulaire, ce qui ne m’était jamais arrivé en France. En revanche, je n’arrive ni éreinté, ni épuisé. Et fin prêt pour disputer des rencontres internationales, ce qui n’a pas toujours été le cas à ce même moment de la saison. Le temps plus important accordé à la préparation en début de saison y est sûrement pour quelque chose… Mais je crois que cela vient surtout du fait que j’ai changé de mentalité. Je suis désormais plus proche de la fin que du début, et j’ai envie de profiter de tous les bons moments avec le XV de France, quitte à oublier un peu la fatigue et la longueur de la saison.

 

Cela signifie-t-il que vous avez déjà disputé des tournées d’été en traînant des pieds ?

Je n’ai jamais été déçu d’être en équipe de France, attention ! (rires) Mais dans le contexte de fins de saison compliquées, marquées par la fatigue, il y a eu ces dernières années des choses que j’ai vécues de manière trop négative. Il y avait peut-être moins de bonnes ondes autour de l’équipe de France, mais cela relevait d’abord de moi. Il m’est arrivé de me prendre la tête pour pas grand-chose… Je ne veux plus me laisser polluer et profiter de chaque moment passé sous ce maillot.

 

Pour quelles raisons ?

Si tu n’es pas dans cette démarche, il suffit de très peu pour te mettre en dedans. J’ai conscience d’être passé à côté de certaines choses sous le maillot bleu parce qu’à une époque, je ne me suis pas posé les bonnes questions. Si j’avais eu cette approche positive plus tôt, je suis persuadé que cela m’aurait aidé à surmonter certaines désillusions et à connaître plus de régularité en bleu.

 

De quand datez-vous ce déclic ?

Il y a d’abord eu le fait, à Toulouse, de m’accompagner d’un préparateur mental. Mais il y a surtout le fait d’avoir passé cette saison en Angleterre. Cette expérience anglaise m’a beaucoup apporté dans la manière d’appréhender les réussites et surtout les échecs. Pour les Anglo-Saxons, une fois que le match est fini, on passe à autre chose. Il y a un débriefing, bien sûr, mais je n’ai jamais ressenti là-bas la lourdeur ou la morosité qui peut régner toute la semaine en France après une défaite à la maison, par exemple. Là-bas, on relativise davantage. Plutôt que de ressasser le match terminé, on se projette sur celui de la semaine suivante.

 

Par quels moyens ?

Simplement, d’abord, en prenant conscience qu’on n’est pas des machines. Des mauvais matchs, tous les joueurs du monde en ont fait. Lorsque cela arrive, il faut juste comprendre pourquoi. Si cela relève de facteurs que l’on peut maîtriser, alors il faut se mettre au travail et corriger le tir. Et si cela n’est pas maîtrisable, il faut juste ne pas se prendre la tête et aller de l’avant. C’est en cela que j’ai changé de mentalité. Auparavant, il suffisait d’un rien pour me mettre au fond du seau. Aujourd’hui, en étant plus positif, j’arrive à passer outre. Et j’essaie de véhiculer ce comportement.

 

Estimez-vous que l’approche « émotionnelle » du rugby à la française a pu vous desservir ?

C’est aussi notre côté latin… L’Anglo-Saxon est différent, et il ne faut pas non plus renier ses origines. Chaque individu réagit différemment par rapport à la même problématique, et c’est tant mieux. Je crois juste avoir trouvé le mode de fonctionnement qui me correspond le mieux. Même quand je suis énervé pour une raison quelconque, j’essaie de faire en sorte que cela ne se ressente pas, et de toujours positiver. Maintenant que je fais partie des joueurs les plus expérimentés, je me dois de transmettre un peu de mon vécu et de ma sérénité.

 

Vous parlez beaucoup de « positiver »...

(il coupe) Positif n’est peut-être pas le bon mot, on n’est pas chez les Bisounours non plus ! Disons plutôt constructif… Il faut dire les choses qui ne font pas plaisir si elles peuvent faire avancer. Mais s’il est constructif de tenir un discours positif, il ne faut pas non plus hésiter à le faire ! Ce qui n’est pas toujours le cas chez nous… Après, aujourd’hui en équipe de France, on ne ressent pas cette pression du « il faut bien faire » un peu pesante, qui viendrait du dessus. Mais il ne faut justement pas attendre que cela vienne du staff ! À nous d’amener cet équilibre entre le « bien vivre ensemble » et la nécessité de répondre présent sur le plan sportif.

 

À ce titre, il semble que les dernières minutes du Tournoi face au pays de Galles ont fait mentalement basculer le XV de France du bon côté…

Je ne sais pas si ces vingt minutes d’arrêts de jeu ont tout changé, mais elles nous ont permis de terminer troisièmes du Tournoi alors qu’une défaite nous aurait plongés à l’avant-dernière place. Ce n’est pas tant le classement qui importe, d’ailleurs, mais le fait que les choses aient enfin tourné en notre faveur, à force de caractère. Je revois les regards des joueurs à la fin du match… Nous n’avions rien gagné, mais on a ressenti ce jour-là une forme de délivrance. La conviction que les bons moments pouvaient aussi être pour nous. Mentalement, cela change beaucoup de choses. Cela permet d’engranger quelque chose de positif, qui permet de se déplacer en Afrique du Sud avec un peu plus d’ambition. Tout en sachant d’où l’on vient…

 

N’est-ce pas ce qui a pu manquer par le passé ? On se souvient par exemple qu’en 2013, le XV de France était passé tout près d’un exploit face aux Blacks à l’Eden Park. Or, de ce soir-là, on a davantage le souvenir d’une équipe heureuse d’avoir rivalisé que déçue d’avoir perdu.

(il marque un temps de réflexion) Parce que le contexte de l’époque était négatif. En 2013, nous avions terminé derniers du tournoi, et nous nous étions déplacés en se demandant à quelle sauce nous allions être mangés… Ce premier test s’était joué à rien, mais je me souviens en effet très bien que nous étions presque satisfaits d’avoir rivalisé. Parce que l’équipe n’avait plus l’habitude de gagner ! C’est cette habitude qu’il faut retrouver, car c’est elle qui nous permettra de battre les équipes mieux classées que nous.

 

Qui plus est à l’extérieur…

C’est vrai… J’ai beau chercher, mais hormis les tournées que nous avons remportées en Argentine, le dernier succès probant de l’équipe de France à l’extérieur remonte à 2009 en Nouvelle-Zélande. Or à mon âge, j’ai envie de faire de nouveau partie d’un XV de France ambitieux. Sans tomber dans l’arrogance à l’image de l’Angleterre d’Eddie Jones pour qui c’est un moyen de communication, j’ai envie de faire partie d’une équipe qui se sait capable de battre n’importe qui. J’ai envie qu’on ne se comporte plus en victimes ! Quand je vois les qualités des joueurs qui composent ce groupe, l’atmosphère qui règne, j’ai le sentiment qu’une force collective est en train de se créer. Une prise de conscience a eu lieu, toutes les choses sont en train d’évoluer dans le bon sens au niveau de la Ligue et de la Fédération. À nous de la matérialiser par des résultats.

 

À titre personnel, vous effectuez votre retour en Afrique du Sud, où votre dernier passage en 2010 s’était mal passé…

C’est probablement mon pire souvenir avec les Bleus. Nous avions pris quarante points en Afrique du Sud, autant en suivant en Argentine… Je n’avais jamais connu une aussi mauvaise ambiance en équipe de France. Je n’en retire quasiment rien de positif et c’est la seule, quand bien même j’ai connu beaucoup de tournées perdantes au mois de juin… Cela fait partie des cicatrices de ma carrière. Quand on en reparle avec ceux qui l’ont vécue, ça reste un petit traumatisme.

 

Effacer cette cicatrice peut-il constituer pour vous d’un moteur de revanche dans l’optique de cette série de tests ?

C’était il y a sept ans, difficile de dire ça… Et puis, l’Afrique du Sud n’y était pour rien ! (rires) Disons que ma première expérience ici n’a pas été la meilleure qui soit, et que j’aimerais éviter d’en revivre une semblable… Quand je vois ce groupe et l’état d’esprit qu’il véhicule, je me dis que ce n’est pas parti pour. J’espère juste ne pas me tromper ! Bien vivre ensemble, c’est bien, mais bien jouer et gagner, c’est mieux…

 

Quel regard portez-vous sur la sélection sud-africaine, en pleine crise identitaire et plus affaiblie que jamais par un contexte politique étouffant ?

On sait qu’ils sont dans une période compliquée. Mais dans les deux camps, l’équilibre est fragile. On a conscience qu’il suffirait de pas grand-chose pour nous remettre la tête dans le seau, comme il ne faudrait pas grand-chose pour qu’ils retrouvent confiance. Depuis deux ans, les Springboks ont évolué au niveau de leur jeu, en abandonnant l’affrontement qui les caractérise. Là, ils viennent de procéder à quelques changements, notamment au niveau de leur staff. Est-ce pour aller dans la même voie ? Est-ce pour revenir à un jeu plus direct ? On va rester complètement dans l’interrogation jusqu’au premier test… L’avantage de notre système, c’est qu’il nous permet de ne pas forcément nous concentrer sur l’adversaire. On sait juste que nous allons être confrontés à une nation majeure sur ses terres, où les bons joueurs pullulent. Cela doit suffire à nous mettre en alerte. On voit bien l’intensité que les provinces sud-africaines sont capables de mettre en Super Rugby…

 

Si les Boks ont joué contre nature depuis 2015, le XV de France est revenu à un jeu qui correspond davantage à sa culture. La vraie raison de croire en son avenir ?

Je ne suis pas là pour juger de ce qui est mieux ou pas… Ce que je vois, c’est que le système actuel me plaît. Et surtout, qu’une des forces du groupe est de rester efficace dans ce système malgré les changements. Ça, c’est intéressant. Cela veut dire que les joueurs adhèrent. Quand tu es nouveau et que tu as autour de toi des joueurs convaincus du projet de jeu qu’ils pratiquent, tu t’intègres plus facilement. S’il y a des dissensions ou que les joueurs ne croient pas au jeu qu’on leur demande de pratiquer, c’est plus difficile. À mon sens, c’est pour cela qu’il faut avoir foi en l’avenir de cette équipe de France. Parce que les joueurs croient en ce qu’ils font.

 

Par Nicolas Zanardi

Nicolas Zanardi
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