Protocoles commotions : Quelles solutions ?

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    Protocoles commotions : Quelles solutions ?
Publié le , mis à jour

Le monde du rugby s’alarme face au problème des commotions cérébrales. Il doit vite trouver les moyens d’enrayer ce phénomène inquiétant. Les règles et la technique sont notamment en cause.

Les solutions culturelles

Vincent ETCHETO, entraîneur de Bayonne : « Jouer sur le coaching »

Que vous dire, sinon que nous sommes en face d’une situation où tout nous pousse à l’affrontement direct avec toutes ces lignes de treize ou quatorze joueurs qui s’opposent frontalement. Pour moi, le problème est culturel. Beaucoup d’entraîneurs privilégient les lancements en un contre un, c’est une façon de se rassurer, d’autant plus que la mêlée ne fixe plus beaucoup. La Rochelle doit sa première place à cette stratégie très maîtrisée, mais attention, sur les troisième ou quatrième temps de jeu, ils ont su faire de jolies choses avec leurs attaquants. Je pense que ce recours à l’affrontement est devenu culturel chez nous. Je ne trouve pas le même culte de la collision chez les Anglais par exemple : je me suis régalé en regardant la finale anglaise Exeter-Wasps. Et je trouve que les Saracens savent faire des choses un peu différentes de nos équipes de Top 14, ils ont un sens du renversement et ils savent jouer avec la géométrie du terrain. C’est difficile de changer une culture, on ne peut pas le faire par des mesures. Mais s’il doit y avoir des solutions, je pense que la limitation du coaching aurait des avantages. Les joueurs seraient fatigués en fin de rencontre et seraient moins efficaces en défense en fin de match. Les espaces pourraient alors se créer et les collisions frontales diminueraient. Mon père disait que les changements programmés lui faisaient le même effet que si, dans une corrida, on changeait le taureau après la séance des piques. Le coaching généralisé a aussi ses avantages : la sécurité des joueurs, paradoxalement, et une certaine facilité pour les entraîneurs dans l’approche de leur match..

 

Les solutions préventives

Joël JUTGE, patron des arbitres de l’EPCR : « Cela passe par une grande concertation »

Déjà, il y a bien une recrudescence globale des commotions mais j’ai l’impression que c’est encore plus criard dans le Top 14, où tout est exacerbé, par rapport au rugby international. Je veux rester prudent car il faudrait le confronter avec des chiffres précis mais j’ai vraiment ce sentiment de voir en Top 14 des protocoles liés à des mauvaises attitudes ou mauvaises intentions dans un jeu de destruction. C’est presque une question de culture. Sous couvert de la volonté de gagner à tout prix un titre ou un match, on observe des comportements dangereux, des joueurs qui se projettent la tête vers l’avant. On voit donc des attitudes au contact moins maîtrisées. Or, cela s’apprend dès l’école de rugby avec le souhait d’affronter mais de chercher les intervalles, d’arriver la tête sur le côté. Durant ces phases finales, on a senti cette volonté de d’abord châtier l’adversaire, d’où des comportements pas toujours adéquats. Il faut le comparer par exemple avec les tournées de juin. Si l’on regarde le match entre l’Afrique du Sud et la France, ou ceux des Lions, je ne crois pas voir autant de protocoles commotion. C’est bien de le dénoncer mais on ne peut pas être uniquement dans la fatalité. Il y a des règles à respecter et on ne peut plus voir d’escalade permanente. Cet engagement à 200 %, avec des mecs prêts à mettre la santé des autres en danger, est effrayant. Une fois cette violence pointée du doigt, il faut trouver des solutions et cela passe par une grande concertation. Par exemple, quand on voit des joueurs se lancer dans les regroupements tête en avant, c’est à proscrire impérativement. Les arbitres doivent être encore plus fermes là-dessus. Quand un arbitre est convaincu, il doit le sanctionner mais il y a parfois ce sentiment de culpabilité, à savoir cette difficulté à percevoir l’action et donc à rajouter des appels à la vidéo. Il a souvent besoin de plusieurs angles pour juger, ce qui a pour conséquence de multiplier les appels et donc de prendre encore plus de temps. Mais, je le répète, il faut être encore plus sévère, notamment sur les phases de déblayages trop lointains des zones de plaquage. Là, il peut aussi y avoir des sanctions a posteriori. Mais aller plus loin dans les règlements n’est pas évident. Le législateur se penche dessus mais, quand on touche à une règle, cela en impacte d’autres. J’entends ainsi l’idée de plaquer simplement en dessous de la taille mais cela implique une difficulté encore plus accrue pour l’équipe adverse de récupérer le ballon et donc des répercussions sur la continuité du jeu. C’est d’une grande complexité. Quand j’évoquais une grande concertation, je pensais notamment aux entraîneurs. On doit tous travailler les uns avec les autres, main dans la main, et eux ont l’obligation de prohiber certaines attitudes. C’est une prise de conscience collective.

 

Les solutions règlementaires

Didier MÉNÉ , ancien président de la Commission centrale d’arbitrage : « Changer les règles, notamment sur l’après plaquage »

D’abord, il faut partir d’une constatation simple. Sans changer les règles, on ne peut rien faire. Je pense qu’on pourrait changer la forme du plaquage, pourquoi pas ne pas interdire les plaquages au-dessus de la hanche, ça éviterait les chocs frontaux. Actuellement, on peut plaquer les joueurs des pieds à la tête ou presque. Je pense surtout qu’il faut légiférer sur l’après plaquage, car il n’y a rien dans la règle à ce propos. Même la définition du ruck est finalement assez floue. On voit des déblayages et les balayages, appelez ça comme vous voulez. Les gars se font déquiller et on accepte ça dans les limites du raisonnable. Je pense qu’il faut aussi intervenir sur le jeu sans ballon et notamment sur les passages à vide qui sont tolérés actuellement dans certaines limites. Ils touchent des gars qui ne sont pas préparés. »

 

Les solutions médicales

Jean-François CHERMANN, médecin neurologue : « Sortir tout de suite et faire un vrai test le lundi »

Sur un plan réglementaire, on peut peut-être faire un effort sur les plaquages haut et sur les déblayages qui touchent des joueurs relâchés. Il faut comprendre que pour éviter une commotion, il faut jouer sur le rapport tête-cou, c’est-à-dire renforcer musculairement la charnière cervicale. Il faut aussi avoir des joueurs les moins fatigués possible car c’est quand on commence à « piocher » qu’on fait des mauvais plaquages, on place moins bien son épaule et sa tête. Ceci s’appelle la prévention primaire. Reste la prévention secondaire, c’est-à-dire une fois qu’une première commotion est suspectée. Je pense qu’il faut sortir tout de suite le joueur car il risque de contracter une seconde commotion. S’il a moins de 20 ans, c’est sa vie qui est en jeu. C’est le syndrome du second impact, rarissime mais très dangereux. Je suis opposé au questionnaire actuel, je le trouve insuffisant, il y a au moins 30 % de « faux négatifs », des joueurs qui répondent correctement mais qui sont bel et bien commotionnés. Je pense qu’il faut remplacer ce questionnaire par une sortie immédiate et conserver le rendez-vous avec un neurologue dès le lundi, afin de voir si le joueur sera disponible pour le week-end suivant. Parfois, on me dit tel gars est resté sur le terrain car nous n’avions plus personne. Dans ce cas, je dis : pourquoi pas un remplaçant supplémentaire ? Ça permettrait de ne plus vivre la palinodie Atonio-Slimani du dernier Tournoi. Je crois beaucoup à un test, « neuro tracker » que j’ai adapté à la prise en charge des commotions. Il mesure les performances du lobe frontal qui est le centre de la prise de décision et de la mise en place des stratégies dans le cerveau. Cette faculté est très développée chez les sportifs de haut niveau. En cas de commotion, il existe une perturbation du lobe frontal. On prend les décisions moins vite, on évite moins les chocs, on multiplie les duels frontaux et les risques de nouvelles blessures. Je réalise le test dans les 48 heures et j’ai constaté qu’il était alors très bénéfique. Je précise que c’est un test qui dure vingt-cinq minutes, en cas de symptôme persistant les performances à ce test sont diminuées et il déclenche très souvent des mots de tête. Ces signes contre-indiquent la reprise rapide. On ne peut pas apprécier la gravité de commotion en dix minutes le jour même, c’est absolument impossible.

 

Les solutions sportives

Jean-Baptiste GRISOLI, ex-médecin du XV de France : « Des intersaisons de trois mois »

Je pense qu’il faut être intraitable dans les délais de reprise. On récupère après un K.-O., mais il faut du temps. Le législateur a choisi de mettre en place un protocole, et on l’a vu sur la dernière finale, qui peut paraître ultra-précautionneux, à savoir chaque fois qu’il y a coup à la tête, un expert indépendant peut demander l’application du protocole et la sortie du terrain du joueur. Ce qu’il faut, c’est quand le K.-O. est avéré, qu’il ne revienne surtout pas sur la pelouse. C’est là qu’il y a danger. Après, on se rend compte que les commotions cérébrales interviennent très souvent sur des joueurs qui jouent beaucoup. C’est là le nœud du problème. Si on laissait le temps au cerveau de récupérer après un choc, nous aurions moins de problèmes. Il faut passer à des intersaisons de trois mois. 90 jours au minimum sans le moindre choc à la tête. Et vous verrez que leur nombre diminuera alors au cours de la saison. Par ailleurs, généraliser le casque, surtout en mousse, ne changera rien, bien au contraire. On se rend compte que les porteurs de casques sont souvent ceux qui sont le plus victimes de commotion. Ils se sentent en sécurité… Or le casque n’est pas efficace dans ces cas-là. Pour couvrir les plaies et empêcher les choux-fleurs aux oreille oui, mais pour les commotion, cela ne sert pas à grand chose.

 

Par Pierre-Laurent Gou, Jérôme Prévôt, et Jérémy Fadat

Jérôme Prévot
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