Le temps d'avance

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    Le temps d'avance
Publié le , mis à jour

Rien ne m’aura marqué, ce dernier week-end, comme l’habileté manœuvrière des All Blacks et des Springboks dans des zones de jeu dont le téléspectateur finit par se lasser tellement elles semblent appartenir au continuum du jeu.

Ainsi des rucks, où la précision des gestes et des attitudes, la réactivité des soutiens, la complicité immédiate des joueurs entre eux, autorise cette instantanéité du jeu dont la France semble aujourd’hui bien incapable. On devine la somme de travail, de répétitions, d’échanges, d’affinités, que ce seul exercice doit induire pour en arriver à une telle perfection gestuelle. L’illégalité s’en mêle parfois et la dangerosité, quand le porteur de la balle est soudainement projeté par son premier soutien, mais comme tout cela va vite et quelle économie, finalement, il en résulte. Ce ne sont plus les lancements de jeu qui interpellent, la capacité des hommes à se replacer toutes affaires cessantes, ce ne sont plus les phases de conquête, mais cette science du geste juste au moment opportun. On retrouve cela dans le jeu debout, les convergences dans les trajectoires de course, les passes sur un pas, les angles choisis : tout ce barnum du jeu qui va, qui vient, prolongé, propulsé, par une technique individuelle admirable.

Le rugby européen, encore engoncé dans des schémas désormais obsolètes, où l’action collective prime trop souvent sur le défi individuel – et ce qui est vrai pour la France, l’est aussi, dans une moindre mesure, pour les Lions Britanniques – a du mal, ici, à suivre le rythme, à épouser cette concentration maximale qui rend un geste anodin, non pas seulement formidable de dextérité, mais juste. Et tout cela expédié en deux temps, trois mouvements. Plus que la vitesse à proprement parler, c’est la rapidité d’exécution, qui est éblouissante.

Et autant dire tout de suite que nous sommes loin du compte. Les performances de ce XV de France furent si tristes, si sommaires, si négligentes par moments, que je n’éprouve pas l’envie de pousser plus loin le bouchon de la désespérance. On ne tire pas sur une ambulance.

En sortir ? C’est la seule question sérieuse qui se pose. Mais comment ? Je dis depuis des années — qu’on me fasse cette grâce — à quel point le Top 14, malgré ses vertus que l’on ne peut pas négliger, prédispose peu à jouer sur le rythme et le tempo des cadences internationales. La chose semble aujourd’hui entendue. N’y revenons pas. Cela ne sert du reste à rien. Il faudrait une psychanalyse générale, ou une mise sous état d’hypnose, pour convaincre la majorité des clubs à changer de fusil d’épaule. Un progrès se lira en début de saison. Mais les premières défaites feront leur œuvre qui conduiront trois équipes sur cinq à revenir sur « les bases ». Tout cela, hélas, dans l’approximation gestuelle où nous jette une compétition trop longue, trop tendue, trop inaboutie. L’enrichissement des nuances ne se fera qu’au fil du temps. Chemin faisant, les nations du Sud, seront passées à autre chose. De sorte que l’an prochain, à pareille date, on en sera toujours à admirer le temps d’avance pris par les All Blacks de Nouvelle-Zélande. « Ne me secouez pas, écrivait Henri Calet, je suis plein de larmes. »

Jacques Verdier
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