Principes d'éducation

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Comme chaque début de semaine, retrouvez l'édito de Jacques Verdier.

Avez-vous lu le très beau reportage de Marc Duzan, dans notre édition de vendredi dernier, sur la « All Blacks factory » ? On y professe des choses ahurissantes : « La découverte du rugby pour les enfants doit être un coup de foudre », y suggère-t-on. « Je ne parle jamais aux enfants de jeu structuré, de lancement préétabli, développe un éducateur. Le danger serait de vouloir singer les pros, de faire de nos enfants des robots. Chez nous, on inculque d’abord la chute, puis la passe : catch and pass (je prends, je donne). Le plaquage n’est introduit qu’à l’âge de 10 ans. Les phases de conquête n’apparaissent qu’à 13 ans ». A la question de savoir pourquoi les Blacks jouaient mieux que leurs rivaux dans les intervalles, Rieko Ioane, l’ailier des Blues, déclare : « Tous les enfants de Nouvelle-Zélande jouent à toucher après l’école. C’est comme une tradition, chez nous. Très jeune, on prend donc conscience que tout est basé sur l’évitement. Contourner, dépasser, crocheter : c’est ça notre pain quotidien ». Et je ne dis rien de l’importance prise par le rugby à l’école, au collège. « Le rugby scolaire est la colonne vertébrale de notre sport », rappelle Graham Henry. Le reportage, sur la Grammar School d’Auckland, témoigne de la fierté des jeunes Néo-Zélandais à intégrer un jour, le « First XV », où les matchs entre collégiens se jouent devant des milliers de spectateurs.

Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Je suis assez vieux pour témoigner que dans les années 1970, c’était aussi le quotidien des jeunes français. Le jeu à toucher se pratiquait partout : dans les cours des écoles, dans les préaux de plein vent, sur les stades, dans les jardins familiaux. Rentrer, donner, décaler, se familiariser avec le touché de balle, la passe sur un pas, c’était monnaie courante. Comme l’étaient les rencontres scolaires, les matchs pions-élèves, auxquels s’ajoutaient les entraînements de l’école de rugby, où l’on bouffait de la passe à l’échauffement avant de s’adonner à des matchs d’opposition libres de droit. Nous ne manifestions pas tous, c’est vrai, le même sérieux, passés 16 ans, que les jeunes Néo-Zélandais actuels, quand le goût des filles et l’envie de vivre se faisaient trop pressants. Le rugby, alors, n’était qu’un jeu. Mais le « french flair », cette capacité des joueurs français de mettre le feu aux étoiles, venait de ce rugby en liberté, de cette faculté d’adaptation. Des frères Boniface à Christophe Deylaud, quatre générations de joueurs au moins peuvent en témoigner.

Pourquoi avoir délaissé ce mode d’expression, au nom de préceptes ineptes ? Travail sur les rucks, percussions dénuées de sens sur des boudins ? On ne redonnera sens et vie à notre sport qu’en privilégiant son aspect ludique, qu’en répondant, comme cela se fait en Nouvelle-Zélande, aux disproportions génétiques, par des équipes adaptées en fonction du poids des joueurs. Qu’en martelant aux mères de famille - apeurées par les images de violence - le fait que ce sport de combat est aussi un jeu de passes et de contournement. Sans quoi, nos écoles de rugby continueront de se vider (on a déjà perdu 16.000 licenciés en 5 ans) et notre pays entrera, désespérément, dans la deuxième division de ce jeu.

Jacques Verdier
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