• François Ratier, un français au Canada
    François Ratier, un français au Canada
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Compétitions

François Ratier, un français au Canada

Les Canadiennes font parties des favorites de la Coupe du Monde. A leur tête, un entraîneur français, François Ratier au parcours et à la personnalité atypique.

Dire que l'ambiance est cool autour de l'équipe du Canada relève de l'euphémisme et son entraîneur François Ratier y est pour beaucoup. Croisé aux abords de la cafétaria de l'UCD, l'université qui abrite tous les matchs du premier tour, il accepte un entretien séance tenante, dans les tribunes du stade alors que ses « filles » s'apprêtent à démarrer leur entraînement. « Je me suis appuyé sur un leadership très fort des cinq filles de mon épine dorsale. Avec elles ça roule . Je n'interviens que si ça ne roule pas. » explique-t-il assis dans les tribunes vides. Il est l' »autre » entraîneur français de la compétition, même s'il est désormais naturalisé canadien. Avec les années, son Français s'est teinté d'un léger accent anglo-saxon. Il s'adresse d'ailleurs en Anglais à ses joueuses même si cinq d'entre elles sont francophones, comme Magali Harvey, la vedette de l'équipe. « Je parle français dans ma vie personnelle, mais anglais dans mon travail. » Ce Charentais a découvert sa nouvelle patrie en mai 2003, au fil d'un voyage initiatique : « J'avais besoin de partir. J'avais du temps libre, je finissais ma carrière et je venais de passer mon Brevet d'état. J'ai joué en première division groupe B sous le maillot d'Angoulême, puis je m'étais occupé de Larochefoucaud, le club de mon village en première série. J'ai entrepris ce voyage et je me suis retrouvé dans un club de Montréal. Et de fil en aiguille j'ai entraîné l'équipe puis celle de la province de Québec. Et puis le staff néo-zélandais est arrivé au Canada autour de l'ancien All Black Kieran Crawley, champion du monde en 1987. Ils m'ont repéré et je suis entré dans le système fédéral. »

François Ratier venait de rencontrer ses bons génies. Il s'est retrouvé entraîneur des moins de 18 ans nationaux et assistant avec l'équipe nationale sur certaines tournées. Puis en 2013, il a postulé pour le poste de coach suprême de l'équipe féminine et sa candidature a été retenue. Quand le Canada s’est retrouvé finaliste en 2014 après la demie gagnée face aux Bleues, c'était déjà lui qui était aux commandes. Il a même brièvement eu la responsabilité de la sélection masculine après le départ de Crawley pour Trévise. Il ne lui déplairait visiblement pas de goûter encore à cet honneur. « Mais j'habite à Montréal et au Canada le centre national du rugby est à Vancouver, c'est à dire à cinq mille kilomètres de chez moi. On m'a proposé un poste la-bas, mais j'hésite à déménager. »

Ah, les distances... C'est l'éternel problème de ce rugby canadien qui forme pas mal de bons joueurs mais qui peine à les réunir pour les faire vraiment progresser. C’est encore plus vrai chez les filles que chez les garçons. « Nous n'avons plus joué à domicile depuis 2015. Depuis, nous sommes allées en Irlande, en Angleterre, aux Etats-Unis et en Nouvelle-Zélande mais nous n'avons pas fait un test à la maison. Notre groupe ne s'est rassemblé que depuis douze jours, ici à Dublin. C'est plus facile et c'est moins coûteux pour nous.» Toujours avec flegme, François Ratier égrenne les bons et les mauvais côtés du rugby de son pays d'adoption : « Les filles peuvent faire du rugby au collège et à l'université où la filière est bonne. Mais en revanche, il y a une grosse différence entre le sept et le quinze. Et les passerelles sont de plus en plus difficiles entre les deux disciplines. Le sept est olympique alors il reçoit des subventions publiques. Le quinze ne touche rien, il ne fonctionne que sur des fonds privés. J'ai lu ici dans un article que que nos joueusesquinzistes progressaient car elles étaient devenues professionnelles. C'est une erreur. Si vous saviez les efforts qu’elles font pour être ici. Quand aux Septistes. Oui, elles sont professionnelles mais touchent environ mille euros par mois.» Il ne se plaint pas excessivement de ce manque de moyens. Il participe d'une philosophie générale qui prévaut dans un pays où selon lui, on ne se stresse pas pour si peu. « Au Canada, les choses sont très ouvertes. Il faut savoir se débrouiller. Même quand on bosse pour les équipes nationales, on n'est pas un système de fonctionnariat comme dans les grosses fédérations. Moi j'ai dû parfois travailler comme éducateur dans diverses écoles en parallèle. Je suis encore assez autonome, je travaille toujours pour des universités. Au Canada, le rugby est vraiment un autre truc que ce qu'on vit en Europe.» Un truc qui vu de France, nous semble un peu bizarre, mais qui a fourni de grands joueurs au championnat de France (Cudmore, James, Rees....) et une médaille olympique aux filles du sept.

L’hommage à l’exigence de Crawley

En arrivant au Canada, François Ratier était, comme beaucoup de techniciens de sa génération, pétri des idées de Pierre Villepreux. Il les a gardées mais il reconnaît que la fréquentation de Kieran Crawley lui a montré le rugby sous un nouveau jour : « Il m'a appris l'importance de la technique individuelle, la base de tout C'est une exigence de tous les instants pour les Néo-Zélandais qui prônent la répétition des gestes, ce qu'on avait un peu abandonné en France. Mais ce n'est pas antinomique avec les idées « globales » de Pierre Villepreux. D'ailleurs Wayne Smith, les a exportées en Nouvelle-Zélande. Mais je reconnais qu'en France nous sommes allés trop loin dans le « tout global » à un moment donné puis ensuite, nous sommes allés trop loin dans l'autre sens.» On le sent bien installé dans son pays d'adoption : « J'aime toujours la France, j'y reviens une fois par an à Angoulême et à Larochefoucaud, ma ville d’origine, mais mes enfants ont grandi au Canada et je me sens désormais du pays de mes enfants. » Il ne s'imagine donc pas revenir dans l'hexagone même pour entraîner un club. On sent bien d’ailleurs qu'il pourrait très bien faire un retour dans le staff de la sélection masculine. C’est pour ça qu’il est à la veille d'un choix fort dans son parcours professionnel : « Oui, je me pose la question de savoir si je dois intégrer le centre national de Vancouver... », sans doute une condition sine qua non pour franchir un cap. La conversation de François Ratier est un bonheur dans la mesure où la paranoïa si fréquente chez les entraîneurs lui semble inconnue. C'est sans doute la grande fraîcheur du rugby canadien qui veut ça. Pourquoi se faire des nœuds au cerveau quand on a aussi peu de pression ? François préfère se vivre comme un ambassadeur de sa discipline encore largement ignorée par les médias de son pays. Ses joueuses ont fait la finale mondiale il y a trois ans, « Mais elles sont toujours aussi surprises quand, en tournée en Nouvelle-Zélande, elles se rendent compte que ce sont elles qu'on voit sur les écrans télé d’un pub. Au Canada ça ne leur arrivera jamais. » Ceci dit, le premier ministre Justin Trudeau a quand-même enregistré une vidéo pour soutenir les filles à la feuille d’érable. Ses disciples ne sont pas si inconnues que ça. « Oui,Trudeau a joué dans sa jeunesse et puis, à Ottawa nous faisons chaque année une démonstration sur la colline parlementaire. Les élus nous connaissent. Et puis il n'y a pas énormément d'équipes nationales performantes au Canada derrière le Hockey. »

 La « Légende des siècles » comme livre de chevet

Dans ce contexte décontracté, François Ratier n'hésite pas à expliquer son plan de jeu créatif, mais très précis dans la redistribution des joueuses, surtout des « avants ». La « cool attitude » n'empêche pas l'expertise, loin de là. « Nous jouons en 1-3-3--1, avec si possible nos deux flankers sur les ailes dans les couloirs des quinze mètres et le 8 plutôt au milieu de terrain soit la même redistribution que les All Blacks. Puis les trois quarts doivent se positionner derrière les avants et doivent s'adapter à la façon dont les groupes d'avants « punchent ». Mais tout ça n'est pas de la play station bien sûr. La lecture du jeu reste le maître mot de notre façon de jouer. » C'est vrai que nourris à la pression du Top 14 que nous sommes, on se dit que s'occuper des sélections canadiennes a quelque chose d'alternatif. On y tutoie le haut niveau dans une atmosphère de kermesse, même chez les hommes. On a le loisir d'y entamer une conversation à bâtons rompus avec un coach à la veille de son entrée dans la compétition. Elle glisse même du sport aux loisirs : « Je me rends compte que je n'en ai plus beaucoup en fait. J'ai quand même mis beaucoup de choses dans le rugby. Je tombe dans la névrose des vieux entraîneurs qui vont voir des matchs à leur moments perdus. Ah, j'allais oublier, je lis beaucoup depuis que j'ai quitté la France. Des polars à la Henning Mankell, à la Michel Connelly, Phillp Kerr et sa trilogie berlinoise, j'aime bien les auteurs désabusés. Je lis aussi Céline et j'allais oublier Victor Hugo. Je l 'adore. Je viens de racheter « La légende des Siècles. » Une chose est sûre, ces digressions n'ont pas empêché les Canadiennes de passer 98 points à Hong Kong le lendemain de la discussion. Ca aurait été dommage de se priver de ce moment....

 

Jérôme Prévot
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