Albaladejo : la statue et l'esprit

À Dax, on a dévoilé la statue de Pierre Albaladéjo. L’ouvreur le plus légendaire du rugby français a fait de cette cérémonie un prétexte pour honorer tous les internationaux dacquois. Ils se sont bousculés à l’ombre du monument pour célébrer l’esprit d’un club unique par son sens de la tradition.

L’espace n’était pas si vaste devant le siège de l’USD alors l’effet de concentration n’en fut que plus saisissant : sur le parvis, au pied de la statue de Pierre Albaladejo s’était rendu la quasi-totalité des internationaux dacquois, du plus ancien, Marcel Cassiède 83 ans et neuf mois au plus récent, Matthieu Lièvremont, 42 ans. Mais en fait, le plus ancien, c’était « Bala » lui-même, 83 ans et 10 mois, sélectionné dès 1954. Son ancienneté signifie que pour tous ses pairs, il fut d’abord une référence : « Un nom qui me faisait rêver à la radio quand j’étais enfant et que j’ai côtoyé au début de ma carrière. Il n’était pas un meneur d’hommes, non c’était une référence, c’était mon Zidane, mon Neymar », explique Jean-Pierre Bastiat.

 Le souvenir des inondations

On a beaucoup écrit sur Pierre Albaladejo. Il s’est beaucoup confié sur sa carrière de joueur et de commentateur. Il doit sa statue à beaucoup de facteurs surtout au fait qu’il n’a jamais porté d’autres maillots que celui de l’USD. Il y a dix ans, l’ancien maire Gabriel Bellocq avait lancé l’idée d’une statue représentant le rugby, l’activité phare de la ville avec la tauromachie. La personne de Pierre Albaladejo a été choisie pour incarner le ballon ovale et rejoindre les autres statufiés de la cité : deux anonymes, un taureau et un écarteur landais ; un héros de guerre Maurice Boyau et un coureur cycliste André Darrigade. Pierre Albaladejo ne fut pas emballé par cet honneur « monumental », il finit par dire oui avant de poser ses conditions. Il ne voulait pas rester seul dans ce petit square, alors il a demandé que tous les autres internationaux dacquois soient honorés par une petite stèle autour de son effigie, les Ibanez, Roumat, Sallefranque, Lescarboura et consorts. Ils sont trente-huit. : « Quitte à prendre des orages sur la gueule, que je ne sois pas tout seul, comme nous étions ensemble sur le terrain. » Pierre Alabaldéjo a fait beaucoup de références aux aléas climatiques dans son discours. Il a parlé du cyclone qui a ravagé les Antilles et il a rappelé les inondations qui avaient ravagé son quartier natal du Sablar, quand l’Adour était devenu fou en 1952. « J’avais été touché par la solidarité de la ville avec nous. Tout le monde nous avait aidés, on nous avait relogés, on nous avait donné des meubles au point que nous nous sommes trouvés plus à l’aise qu’avant. Et je n’étais à l’époque qu’un cadet parmi d’autres, je n’ai pas été privilégié par mes qualités de rugbyman. Devant tant de bonté, j’ai décidé que je resterai toujours ici. »

Fief du paternalisme

L’érection de cette statue lui confère une forme d’immortalité, et s’impose surtout comme le baroud d’honneur d’un club témoin de l’âge d’or de l’amateurisme, un fief du paternalisme et de l’autorité bienveillante : « Je me suis lancé sans un rond dans les affaires, et un dirigeant m’a dit tranquillement d’aller voir telle banque qui me prêterait tout ce que je voudrais. C’est ainsi que j’ai découvert ce qu’était une caution. C’était ça le rugby à Dax : on aidait les joueurs à trouver du travail. Le club louait cinq ou six studios à Bordeaux pour loger les normaliens, doués pour les études mais que leurs parents ne pouvaient pas soutenir. Ils ont pu devenir kinés, dentistes ou médecins. Nous n’avons pas été champions de France, mais je crois que nous avons été champions de la promotion sociale. » Avouons-le, nous nous sommes sentis moins seul en ce vendredi que dans une rédaction quand nous croisons le regard interloqué des plus jeunes, quand on leur avoue : « Oui, je suis les résultats de l’USD et je regarde même les meilleurs moments de leurs matchs sur internet. Dax, c’est le vrai rugby ! »

Plus de sélections depuis 2008

On a souvent dit que l’USD était le club de tradition par excellence. Celui où l’élection des présidents se faisait sans candidature officielle mais par acclamation. « Bala » tempère : « Ma génération a cultivé cela mais quand j’étais petit, c’était moins fort. On me montrait quand même des gens âgés qui avaient affronté les Anglais dans les années 20. Je trouvais ça fabuleux. Mais ces tout premiers internationaux ont vite disparu du circuit dacquois, on ne leur a pas assez rendu hommage. » Les Bernard Lavigne, Abel Guichemerre, Maurice Biraben ont fait partie de cette première vague d’internationaux dacquois. De là où ils sont, ils ont pu constater que leur nom est désormais gravé aux côtés des hypermédiatisés Fabien Pelous et Raphaël Ibanez. Mais côté médiatisation, Pierre Alabaladejo a un truc en plus à cause de sa deuxième carrière de commentateur. À son talent de joueur, il a ajouté une voix « C’est sûr que le nom Bala, c’est devenu synonyme de rugby », confia son ancien complice de la télévision, Pierre Salviac. La journée de samedi fut donc d’abord celle d’un rassemblement à l’ombre de la statue d’un homme au destin exceptionnel. Dans le système dacquois, il servit aussi de recruteur, à la mode ancienne évidemment. Jacques Bégu, ailier international dans les années 80 raconte avec sa bonne humeur légendaire : « Pour moi, Pierre Albaladejo, c’est le gars qui est venu dans la guinguette de mes parents à Labatut, près de Peyrehorade, pour me demander de rejoindre les Reichel de Dax. À l’époque, c’était impressionnant de voir celui qui était à la télévision avec Roger Couderc venir me rencontrer. Grâce à lui, j’ai eu une carrière magnifique. Je ne vais pas raconter d’histoires. La tradition s’est perdue avec le professionnalisme et l’arrivée du diable : l’argent. Mais aujourd’hui, nous vivons une page de nostalgie pour une certaine génération. » Le fait que les dernières sélections dacquoises (Renaud Boyoud et Matthieu Lièvremont) datent de 2008, neuf ans, résume beaucoup de choses. Il manquait des talents de 25 ou 30 ans auprès de la statue, des gars qui auraient eu l’insolence de la jeunesse d’un Sallefranque des années 81-82 par exemple (il était là vendredi, en complet veston, le sourire intact). Ce temps est révolu.

« Il y'avait même des Montois »

Le système dont Bala fut l’un des ambassadeurs n’a plus cours : « Nous sommes passés d’une compétition de clubs à une compétition de ressources économiques. Notre optique a changé, les jeunes nous quittent avant la fin de leur éducation. » L’USD se maintient péniblement en Pro D2 avec un effectif de professionnels pur jus où les talents locaux sont devenus une denrée rare. De ce rugby quasiment disparu, Pierre Albaldejo était fier de conserver samedi, l’esprit convivial : « S’il y a une chose que je déplore, ce sont bien les images de la fin des matchs internationaux. Au lieu de voir les adversaires fraterniser, des images exemplaires pour les jeunes qu’est ce qu’on nous montre ? Un joueur fatigué devant un mur de sponsors, qui ne sait pas trop ce qu’il dit devant un journaliste qui enchaîne trois questions. » La fraternisation, Bala l’a célébré vendredi et bien au-delà du cercle de l’USD. André Darrigade était là, il y avait même et surtout des Montois : Christian Darrouy, Benoit Dauga et André Boniface. La rivalité ? Quelle rivalité ? « Tout ça, c’était des bêtises, c’était juste pour faire marrer les gens », commente Bastiat. « Elle existait bien plus dans les tribunes que sur le terrain », confirme Benoit Dauga, très touché par l’invitation, tout comme André Boniface, Montois, parmi les Montois, copain de… soixante ans : « Je connais Pierrot depuis l’âge de 16 ans. J’ai même joué à Dax avant lui. On s’est retrouvés au Régiment, nous avons passé vingt-six mois ensemble à la base de Mont-de-Marsan. Il a même logé chez moi, nourri et blanchi. Quand je l’ai connu, il hésitait entre la place d’ouvreur et celle d’arrière. Je connais sa vraie place, je ne vous la dirai pas. » Après le stade, les agapes se sont poursuivies aux Arènes puis au Restaurant du Bois de Boulogne, la toute première affaire de Pierre Albaladejo et de son épouse Francette, vrai théâtre de la promotion sociale des internationaux dacquois, la discipline dans laquelle ils ont gagné les boucliers que le terrain ne leur a pas donnés.