Les entraîneurs français sont-ils nuls ?

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    Les entraîneurs français sont-ils nuls ?
Publié le , mis à jour

Si l’afflux de compétences étrangères chez les joueurs est monnaie courante depuis longtemps, cette tendance s’est propagée depuis quelques saisons aux entraîneurs. comment l’expliquer ? Analyse.

Ok, on vous l’accordera, c’est par une petite provocation que s’interroge notre dossier. On ne fera en effet croire à personne que les Azéma, Galthié, Travers-Labit, et autres Collazo, pour ne citer qu’eux, soient dépourvus d’énormes qualités. Mais en réalité, c’est par le prisme d’un autre constat que l’on en est venu à s’interroger. Car si on ne saurait que se féliciter de l’émergence de jeunes joueurs français en ce début de saison (entre phénomène de mode et effet collatéral du pourcentage obligatoire de Jiff) , on ne peut que constater un effet inverse, de plus en plus poussé, au sein des staffs techniques du Top 14. Selon les chiffres du syndicat des entraîneurs Tech XV, le Top 14 est passé en dix ans de 10% à 39% d’entraîneurs étrangers, le record ayant été atteint la saison dernière, où les coachs français n’étaient que 51% (27 sur 53)...

Une observation qui, couplée au manque de représentation d’entraîneurs tricolores dans les sélections étrangères (y compris dans les nations traditionnellement latines que sont l’Italie ou la Roumanie), interpelle. Et laisserait à penser que les techniciens français ont clairement perdu de leur cote… « Pourtant, ce que je vois, c’est que si Cotter ou Quesada ont bien remporté un titre, les derniers champions se nomment Novès, Brunel, Laporte, Travers et Labit, Azéma… pointe Alain Gaillard, président de Tech XV. Cela prouve bien que lorsqu’ils ont du matériel à disposition, les Français ne sont pas plus mauvais que les autres. » « Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un manque de compétences, confirme le Racingman Laurent Travers. La première raison tient à mes yeux du cosmopolitisme des effectifs. Comme ceux-ci sont composés en grande partie d’étrangers, il peut être bénéfique d’avoir un entraîneur anglo-saxon, plus sensible à la culture des joueurs. Notamment au niveau des « skills »...

71 % «d’entraîneurs spécifiques » étrangers

À ce titre, en Top 14, les chiffres sont - encore - éloquents. « Lorsque des entraîneurs apportent une plus-value comme l’ont fait Vern Cotter, Joe Schmidt ou Nick Mallett, cela ne me dérange pas, affirme Alain Gaillard. Pas plus lorsque l’on fait venir Jake White qui, même s’il a été en échec, présentait sur son CV un titre de champion du monde… D’ailleurs, tous ces messieurs ont passé leur diplôme ou présentent une équivalence grâce aux acquis de l’expérience. Ce qui me gêne, en revanche, c’est la multiplication de ce que l’on appelle les « entraîneurs spécifiques » sans qualification que la LNR ne prend même pas la peine d’intégrer, sans parler des analystes vidéo, des préparateurs physiques... Lesquels prennent la place d’entraîneurs français diplômés qui pourraient faire tout aussi bien… »

Les chiffres sont en effet éloquents. Si la proportion d’entraîneurs étrangers tourne autour de 40 % en Top 14, la proportion d’entraîneurs dits « spécialisés » (qu’il s’agisse des skills, de la défense ou du jeu au pied) est aujourd’hui de 71 % d’étrangers. « Ce n’est pas un hasard, analyse Travers. C’est simplement qu’eux ont la culture de cette dissociation depuis longtemps, à l’exemple des « skills », alors que nous sommes restés longtemps dans le global. » Un temps de retard que les entraîneurs français commencent seulement à combler, à l’image d’un Clément Poitrenaud, qui cherche à mettre à profit son expérience sud-africaine auprès du Stade toulousain. N’empêche qu’on se trouve aujourd’hui à déplorer une concurrence déloyale sur le marché des entraîneurs, la demande en entraîneurs « spécialisés » ne pouvant être satisfaite par le marché des entraîneurs français, non formés à ces méthodes.

France 7 : le symbole Ben Ryan

Alors, faut-il simplement voir dans cette invasion un simple concours de circonstances ? Pas seulement, à l’évidence... Depuis quelques années, les résultats de l’équipe de France aidant, le faible spectacle du Top 14 a induit dans l’esprit des présidents l’idée que les techniciens français sont plus « prudents » que leurs homologues, en tout cas moins portés sur l’attaque et l’innovation. Le fait que ces derniers se nourrissent quasi exclusivement de voyages à l’étranger pour renforcer leur bagage achevant d’amplifier ce sentiment… D’où la tentation d’aller chercher « à la source » des talents, également comme ils procèdent dans la recherche de joueurs. De fait ? On en est arrivé à l’aberration de staffs 100% étrangers ou presque, à l’image de ceux de Montpellier, Pau et Bordeaux-Bègles. Gage de succès, dans des effectifs plus cosmopolites que jamais ? Même pas, si on veut se souvenir du désastre de la greffe irlandaise opérée l’an dernier à Grenoble…

Plus probablement, là encore, un des reflets de la crise identitaire traversée par le rugby français, autrefois exportateur de talents, qui a après la confiance en sa jeunesse, perdu celle en ses techniciens. Jusqu’à transgresser dans quelques années le tabou suprême de nommer un sélectionneur étranger à la tête des Bleus, qu’elle est la dernière nation (hors Nouvelle-Zélande…) à ne jamais avoir brisé? Bernard Laporte a bien sûr juré qu’on ne l’y prendrait pas. N’empêche qu’après l’intégration de compétences comme David Ellis, Gonzalo Quesada ou Akvsenti Giorgadze auprès du XV de France ces vingt dernières années, c’est un nouveau pas historique qui vient d’être franchi par la FFR avec la nomination de l’Anglais Ben Ryan en tant que consultant de l’équipe de France à 7. Drôle de paradoxe sachant que, comme le souligne Gaillard, « les meilleurs du monde se sont réappropriés les vieux principes du jeu en lecture théorisé par les Deleplace, Bru, Villepreux et consorts, tandis que nous les avons perdus sous l’influence des Anglo-Saxons pour adopter un jeu de répétition, robotisé. » Difficile de faire plus schizophrène, à la vérité...

Nicolas Zanardi
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