Évitons les regrets…

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    Évitons les regrets…
Publié le / Mis à jour le

L’inconvénient, avec les All Blacks, c’est qu’ils gagnent tout le temps. Une défaite tous les quinze/vingt matchs, ou quelque chose du genre. Et la plaisanterie dure depuis cent ans. Ajoutez à cela qu’ils sont beaux à voir jouer, que leur jeu est éternellement novateur, qu’ils manifestent en toutes occasions une simplicité et un naturel qui semblent couler de source et dont on sait, pourtant, que ce sont les choses les plus difficiles à acquérir.

Les grands joueurs poussent, chez eux, au rythme des fougères. Les terrains en sont pleins. Ils ont fait de la vitesse leur crédo, du soutien leur viatique, de la contre-attaque un art, de la conquête un passage obligé dûment maîtrisé, du panache une manière d’être, de la défense une perspective de contre, du jeu au pied une arme de dissuasion massive. Leurs enfants jouent partout, tout le temps, avec un ballon ovale comme les mômes Brésiliens s’emploient à jongler avec un ballon de foot sur les plages de Copacabana. Cela change bien des choses.

Du plus loin qu’il m’en souvienne, on les voit toujours débarquer en Europe avec ce degré d’impatience et d’anxiété qui font les émotions fortes. Les voir jouer est un bonheur. Un enseignement pour les techniciens. Une aubaine pour les médias. Un rêve pour l’enfance. Ils importent avec eux cette danse guerrière, un peu surjouée, un peu cabote, que l’on nomme le Haka et qui prête à leur partition un air de fête vaguement surannée. Les stades sont leur théâtre.

Les admirer ne suffit pas, bien sûr. On n’aime rien tant d’ailleurs, en France, que de gâcher de loin en loin le spectacle  sur fond de courage, d’âpreté au combat, de hardiesse débonnaire. La patrie en danger, on ressort nos vieilles vertus guerrières. Allons enfants !... La méthode, alors, compte peu. On leur laisse le style. On leur abandonne le savoir-faire. On se contente de l’exploit. La poésie du goguenard. 

Une victoire, contre eux, nous fait la décennie. On s’en rengorge, on la chante sur tous les toits. Elle tient lieu d’anniversaire. Remember Nantes 1986, Londres 1999, Cardiff 2007 ! Les héros d’un jour sont appelés à témoigner pour l’éternité. Les piqûres grammaticales de Fouroux et de Laporte, la sourde volonté d’Ibanez, Galthié et Pelous, font un tabac a posteriori. Qui a blessé Shelford ? D’où vinrent les réparties de Dominici, de Magne, de Bernat-Salles, de Lamaison ? Les idées de Villepreux et Skrela ? Qui a eu l’idée de les défier lors du Haka mené par Dusautoir ? On compose notre histoire avec des bouts de chiffon. Elle n’en demeure pas moins belle. On la voudrait solaire. Elle n’est probablement que ponctuelle. N’empêche, on peut se muer en emmerdeurs patentés et l’on compte bien que Novès et sa bande en prennent de la graine. 

Ne rêvons pas, la guerre sur tous les fronts de l’échiquier, restera notre seule planche de salut. Elle n’exclut pas le mouvement, l’audace, le talent, la précision, la discipline. Mais l’on ne battra pas, je le crains, les Blacks à leur propre jeu, sur fond de danse à trois temps, de vite-lent-vite de tango. A cette échelle, ils sont plus forts que nous, plus habitués à jouer vite et longtemps, plus matures, plus homogènes, plus consistants. Il nous reste l’orgueil. Le courage. L’envie d’en découdre. Et ce zeste de folie typiquement français qui doit nous permettre, à la fin, et quoi qu’il arrive, de n’avoir aucun  regrets.

 

 

 

Jacques Verdier
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