Pourquoi est-on devenu con?

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À partir de quand dater le début de la débandade du rugby français?

Pour certains, comme Thierry Dusautoir, le mal serait né «voilà une quinzaine d’années». Une date qui nous fait remonter à 2002, et coïncide avec l’inauguration du CNR de Linas-Marcoussis. Vous savez, cette institution qui était sensée centraliser la formation des meilleures pépites du rugby français, certes récompensée par un titre mondial en 2006, pour tellement de revers… Pour d’autres? Il faudrait, tout simplement, remonter à 2007. Probablement moins en raison des piteuses défaites en demi-finale contre l’Angleterre puis lors du match de la troisième place face aux Argentin, qui mirent la tête du rugy français au fond du seau, mais bien de la crise économique mondiale qui secoua alors en profondeur les mécènes du rugby anglais. Et incita ce dernier à se réformer en profondeur dans le sillage de Rob Andrew, au vu de la baisse de qualité de son championnat et de son équipe nationale… Les Anglais refilant au Top 14 le «mistigri» de l’afflux massif de joueurs Sud-Africains ou Néo-Zélandais en fin de carrière, sans parler des ressortissants du «Tiers 2» d’autant plus intéressés par le Top 14 que le retentissement médiatique du Mondial 2007 avait incité nombre de mécènes sans scrupules au moment de déréguler le marché des transferts pour concurrencer les grands clubs historiques. Le tout sur fond d’un championnat toujours plus anxiogène, dont le rythme effréné des matchs à enjeu incite évidemment au moindre risque, et à un jeu de collision qui rebute aujourd’hui spectateurs et téléspectateurs...

Jiff et salary cap, cautères sur jambes de bois

Partant de ce double point de départ? C’est dans un cercle essentiellement vicieux que s’est engagé le rugby français, les clubs traditionnels épousant les méthodes des «nouvelles puissances», épuisés nerveusement par un contexte de doublons défavorisant les clubs formateurs. D’où toutes ces mesures en formes de cautères sur jambe de bois, qui n’ont finalement fait qu’alimenter le phénomène. On veut bien sûr parler des Jiff, qui ont fait exploser les salaires de jeunes joueurs français dont la valeur réelle n’a peut-être jamais été aussi faible, et précipité une évolution des comportements inévitable. «Le rugby français n’a pas à se plaindre: il a de bons joueurs en réservoir, nous confiait cette semaine Frédéric Michalak. Mais il faut qu’ils pensent collectif... Pour cela, il ne faut surtout pas les brider et les inciter à se cloîtrer H24 dans une salle de muscu: il faut qu’ils jouent et qu’ils commettent des erreurs, avec des anciens pour les guider. Aujourd’hui, on dit aux jeunes qu’ils sont les meilleurs du monde, et on les paie comme s’ils étaient les meilleurs du monde. Qu’on ne s’étonne pas s’ils finissent par le penser… Et de ce point de vue, les présidents ont aussi leurs responsabilités. C’est ce système qui incite les joueurs à se croire plus forts qu’ils le sont en réalité, et c’est ce système qu’il faut changer.»

Enfin des mesures fortes?

Un système qui a, pour tout dire, tout bouleversé. Attirant un nouveau public plus «supporter» et moins «connaisseur», accueilli comme une bénédiction par des médias qui (osons un brin d’autocritique) n’ont pas hésité à s’engouffrer dans la brèche, préférant souvent traiter des polémiques entre présidents et autres buzzs faciles sur les réseaux sociaux, que de ce qui se cachait derrière ces écrans de fumée... Engageant ainsi, bien involontairement, le rugby français à aller toujours plus loin dans ses excès. On pourrait parler ici du salary cap qui a incité les clubs à entrer dans des jeux d’écriture impossibles, du manque de moyens de la FFR (pour avoir raté le virage d’entrer dans l’actionnariat du Stade de France, sans parler du fiasco du «grand stade», alors que les autres Fédérations sont propriétaires de leur outil), d’un calendrier impossible à tenir et générateur de blessures en tout genres... Autant d’épiphénomènes qui, mis à la queue leu leu, ont progressivement contribué à ce que le rugby professionnel ne finisse par devenir plus riche que la Fédération elle-même.

Le climax d’une aberration parfaitement admise par la nouvelle gouvernance de la FFR, qui s’est depuis un an lancée dans la recherche de nouvelles sources de financement (notamment en vendant le maillot du XV de France pour la première fois) tout en engageant en parallèle des mesures fortes, quitte à parfois forcer le bras de fer avec la LNR. «C’est ensemble que la LNR et la Fédé doivent prendre les bonnes mesures, avançait Michalak. Un plan sur cinq ans existe quant au pourcentage de Jiff sur les feuilles de match, qui va devenir de plus en plus contraignant. La fin du groupe élite à Marcoussis est aussi une bonne chose, car il n’y a rien de mieux pour de jeunes joueurs que de s’entraîner en club auprès des joeuurs d’expérience. La restructuration du rugby français passe par cette décentralisation, à l’image de la réforme des comités. Tout cela va dans le bon sens, même si les effets vont forcément se faire un peu attendre…» Il est vrai que, d’ici 2023, le timing semble serré. Même pour le rugby anglais, huit années n’ont pas suffi à retrouver à temps une équipe nationale capable de remporter «sa» Coupe du monde 2015... Reste que le XV de la Rose et le Premiership touchent aujourd’hui les fruits de leur travail en profondeur, et qu’on peut après tout rêver un peu: si le rugby français a mis entre dix et quinze ans pour devenir si con, il semble au moins revenu sur la voie de la raison...

Nicolas Zanardi
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