1968, une histoire de fous

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    1968, une histoire de fous
Publié le , mis à jour

Il y a cinquante ans, la France gagnait son premier Grand Chelem au terme d’un parcours totalement fou, aussi bien sur les terrains que dans les coulisses avec le plus beau revirement des sélectionneurs de l’histoire.

Exploit historique ? Assurément ! Triomphe ? Peut-être pas. Le premier grand chelem du XV de France fut un vrai cadeau du ciel, comme un enfant retardataire, pour une France qui s’ennuyait pour reprendre le célèbre éditorial de Pierre Vianson-Ponté dans « Le Monde ». Avant les événements de mai, ces quatre victoires furent quand-même une façon assez révolutionnaire d’entamer cette année fameuse.Dans l’Histoire, le XV de France avait déjà frôlé cinq fois ce Graal avec des équipes plus fortes et plus homogènes que celle du festival baroque de 1968. Car s’il y eut un événement qui préfigura le grand charivari de mai, ce fut bien ce patchwork de quatre matchs gagnés sur le fil du rasoir avec une belle dose de réussite. Une succession de coups de théâtre dont cet incongru match amical de Grenoble qui a tout bouleversé. C’est ce qui explique que 27 joueurs ont participé à l’aventure alors que les remplacements n’étaient pas autorisés, et que seuls quatre d’entre eux ont vécu les quatre matchs : Walter Spanghéro, Elie Cester, André Campaès et bien sûr le capitaine Christian Carrère. Il avait 24ans, il jouait à Toulon. Un joueur de classe, à tous les sens du terme, roi du placement intelligent, bon manieur de ballon et on l’oublie souvent : défenseur efficace. « Il avait su créer une vraie ambiance. Et il essayait de s’occuper de chacun d’entre nous. Nous étions loin du professionnalisme, mais il discutait avec des partenaires pour qu’on puisse avoir, par exemple, une voiture dans de bonnes conditions » se souvient Jean Gachassin, feu follet d’une équipe qui… n’avait pas d’entraîneur. Ça paraît fou. Les choix tombaient comme un verdict prononcé par un nébuleux comité de sélection : « Nous étions livrés à nous-mêmes. On répétait nos gammes sous la coupe du capitaine. Le président de la FFR venait manger avec nous et quelques élus s’occupaient des questions d’hôtel et de déplacements. »

Pas d’entraîneur

Quand on se repenche sur cette folle aventure, on est frappé de l’éternel chassé-croisé entre l’école « créative » de Lourdes de la charnière Mir-Gachassin et la rigueur des artisans de La Voulte, les frères Cambérabéro, moins flamboyants, plus pragmatiques. Gachassin poursuit : « Avec Mir, nous représentions le courant de Jean Prat. Interdiction de se faire prendre avec le ballon. On attaquait de partout. Mais Jean Prat n’était pas l’ami de la FFR de Basquet, Ferrasse, Batigne. Alors, on retrouvait la rivalité Agen-Lourdes dans la sélection. On m’a déplacé au centre contre les Anglais et j’ai eu le plaisir de marquer un essai totalement à la lourdaise : je décale Campaès qui me renvoie le ballon par un coup de pied de recentrage. » Les Cambé avaient été les héros du Tournoi 1 967 mais les Lourdais devaient débuter à Murrayfield. Patatras, une blessure de Gachassin remit en selle les deux Cambé (qu’on ne pouvait pas sélectionner l’un sans l’autre). Malgré la victoire initiale, les lutins voultains sans doute vexés par les commentaires écrivirent une lettre pour décliner la sélection. On les crut retraités, mais le coup de Jarnac de Grenoble, les remit en selle pour les deux dernières rencontres avant qu’ils ne tirent leur révérence sans jamais avoir perdu un match international ensemble. Le rugby international de l’époque, c’était un peu le foutoir, c’est sûr. Mais c’était plus animé et plus drôle qu’aujourd’hui. Ça avait de la gueule.

1/ Résistance en Écosse

Le Tournoi commence à Murrayfield dans une atmosphère de deuil. Les deux équipes portent un brassard en mémoire de Guy Boniface et Michel Capendeguy. Les Français passent par le chas d’une aiguille, 8 à 6. Campaès marque un joli essai en coin à la 56e que Guy Cambérabéro transforme malgré le vent tourbillonnant. Pour le reste, les Écossais sont dominateurs, heureusement que Carrère et Rupert plaquent à tour de bras les attaquants adverses. L’arrière écossais Stewart Wilson est l’ange noir de son équipe. Il se place comme un débutant sur une tentative de drop de Guy Cambérabéro et offre à Bernard Duprat un essai inespéré.

Plus terrible encore, il manque une pénalité de vingt mètres face aux poteaux. Elle avait été provoquée par une énorme cravate de Jean-Joseph Rupert qui stoppa là sa carrière internationale. Les Français subissent un siège terrible dans les vingt dernières minutes. Midol titre « L’Écosse joue et perd » et commente : « Les qualités françaises en attaque furent réduites par un ravitaillement insuffisant. » Jo Maso reçoit l’oscar de la défense.

2/ Débats très rudes 

Influencés par l’opinion qui réclame plus de jeu à la main, les sélectionneurs virent les Cambérabéro pour prendre une charnière Fouroux-Maso. Le second se blesse, le premier est renvoyé finalement chez lui sans tact. Les Lourdais Mir et Gachassin prennent le 9 et le 10.

Le score est confortable, 16-6, mais le pack français est ballotté, il perd quatre ballons sur mêlée et se fait chahuter en touche. Mais Ken Kennedy le bouillant talonneur se tord le genou rejoint le banc de touche pour se faire bander puis retourne au charbon, diminué. Le deuxième ligne Michael Molloy sort sur civière avant de revenir finir la rencontre comme il peut malgré une fêlure du péroné. Ces deux coups du sort servent les intérêts des Bleus qui marquent deux beaux essais par Campaès et Dauga. Les premières réactions font état coups très rudes au cœur des regroupements. Midol titre : « L’Irlande boitait, la France attaquait, les deux trichaient » mais aussi « Carton plein possible pour un XV très offensif mais le pack doit fournir plus de munitions ». Une semaine après, la manchette d’une n’est pas tendre : « À mi-parcours, une désolante évidence : tout est à refaire ».

3/ La révolution de Grenoble !

Le rugby de l’époque était vraiment croquignolet. En plein milieu du Tournoi, la FFR avait prévu un match supplémentaire face à une sélection du Sud-Est, dans le cadre des Jeux Olympiques d’hiver de Grenoble. Effort supplémentaire assez incongru demandé aux internationaux, face à des joueurs « régionaux » hypermotivés en plus dans le sillage des deux Cambérabéro, marris d’avoir perdu leur place. On imagine l’état d’esprit des Bleus, désireux de ne pas se blesser et pas conscient du traquenard qui se dessinent. Ils se rendent à Grenoble en voiture, ne trouvent aucun dirigeant pour les prendre en main, mangent au restaurant et sortent un peu la veille du match. Un vrai déplacement de touristes. Le dimanche, ils entrent sur la pelouse les mains en haut du guidon.

Les gars du Sud-Est l’emportent 11-9 et les sélectionneurs, vexés, décident tout simplement de bouleverser l’équipe pour affronter l’Angleterre. Ils osent même se séparer du grand benoît Dauga. Huit changements d’un coup dont la totalité de la première ligne et de la charnière. Gruarin-Cabanier-Abadie laissent leur place à Noble-Yachvili-Lasserre. Les deux Cambérabéro passent d’une équipe à l’autre, tout comme le pilier débutant Jean-Claude Noble. Le numéro 8 Michel Greffe fera de même à Cardiff avec un match de décalage. Ainsi voguait le rugby des années soixante, entre joyeuse improvisation et petits règlements de compte que le talent des joueurs sublimait. Dans Midi Olympique, on peut lire cette phrase savoureuse (signée Bernard Pratviel) : « En fait les sélectionneurs ont réussi une excellente opération boursière en amenant la vieille garde jusqu’au point de rupture, puis en opérant un bouleversement total avant que le déclin ne se manifeste. » À comparer au discours des entraîneurs modernes qui parlent sans arrêt de leur groupe et de sa cohésion.

4/ Brillants et chanceux 

En plus des sacrifiés de la révolution de Grenoble, Jean Trillo déclare forfait sur blessure à l’épaule. Le match répond aux attentes puisque le pack régénéré domine celui de l’Angleterre, avec six ballons piqués en mêlée. En touche, avec Cester, Salut, Spanghéro et Plantefol c’est à peu près pareil : « Nous avons mystifié leurs sauteurs, » explique Elie Cester. L’alignement a donné un vrai spectacle avec ses combinaisons variées et ses changements de position juste avant les lancers (assurés par les ailiers).

Mais les Anglais sont bien plus brillants que prévu, à la 45e, ils mènent 9-3. Mais les Français accélèrent et marquent par Gachassin, à la réception d’un coup de pied de recentrage de Campaès après attaque avec Claude Lacaze intercalé. Les Bleus s’imposent 14-9 mais les Anglais regrettent deux essais refusés à West pour un en-avant et à Savage pour un « rampé » que l’arbitre écossais M. Laidlaw eut pu considérer comme un « glissé ».

5/ Le cloaque de Cardiff

À Cardiff, les Français retrouvent M.Laidlaw. Un homme fait ses débuts : Michel Greffe, 1, 78 m, 27e homme. Il est prévu flanker mais dans le bus, il demande à Walter Spanghéro s’il peut lui laisser le poste de numéro 8. Cette demande pleine de culot s’avérera payante. La pelouse ressemble à un cloaque et le scénario est à l’image de cette aventure rocambolesque, les Gallois mènent 9-3 à la pause puis Douglas Rees, arrière de passage, enfume deux pénalités enfantines. Le match est plutôt terne, mais à la 44e Lilian Cambérabéro tente un drop curieux qui semble rebondir sur une main galloise, passe… sous la barre transversale et roule dans l’en-but pour un plongeon victorieux de Carrère. Les Gallois crieront au hors-jeu, mais si un défenseur gallois a vraiment touché le ballon, les avants français ont été remis en jeu. Les Gallois insistent en expliquant que Carrère est parti devant son botteur, le capitaine français démentira. Mais Bleddyn Williams, ancienne gloire n’en démord pas. Il titre sa chronique : « L’arbitre a volé le pays de Galles ». Cet essai de rapine par excellence est un tournant. Les Français plus forts en mêlée finissent mieux et Lilian Cambérabéro servi petit côté par Greffe marque après une feinte pour son ailier (52e). Cet essai-là ne doit rien à personne et pourtant Bleddyn Williams proteste au sujet d’un hors-jeu sur l’action qui occasionna la mêlée. Qu’importe si la partie fut terne sur cette pelouse ravagée malgré la charnière Gareth Edwards-Barry John. Midi Olympique titre : « Dernier blocus enfoncé dans l’Arms Park englué » met le Midi Olympique à sa une. Puis développe : « Les Cambérabéro tirent le maximum d’un magnifique pack de devoir, avec Spanghéro, Cester et Carrère en fer de lance ». Georges Pastres répond à Bleddyn Williams : « Pourquoi cracherions-nous dans la soupe aux Poireaux. C’est bien notre tour, n’est ce pas de ne plus être tancés à coups de règle sur les doigts. Là encore le temps des petites classes est révolu… ».

6/ Une fiesta mémorable

Dans les années soixante, les joueurs avaient le temps et le droit de profiter de leurs trophées. Ce grand chelem fut suivi par une fiesta extraordinaire dans les bars parisiens. Le talonneur Michel Yachvili se souvient « Nous allions souvent rue Princesse, notamment chez Tony. Le patron nous avait dit : « si vous gagnez, vous serez mes hôtes. » Les festivités furent exceptionnelles, très longues puisque moi, je ne suis revenu dans mon club de Tulle que le… jeudi matin. » Dans les différents établissements du quartier, chez Castel par exemple, les joueurs croisèrent d’autres célébrités venues les féliciter comme la regrettée et bien nommée… France Gall : « Une photo est sortie où elle est avec Walter Spanghéro et moi… »

Jérôme Prévot
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