La Force Tranquille

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Publié le , mis à jour

Yacouba Camara - flanker de Montpellier et du XV de France. Depuis l’été dernier, il est le bleu le plus performant et régulier sur le terrain. Lui, l’athlète focalisé sur ses performances et programmé pour le sport de très haut niveau depuis son jeune âge. un joueur au professionnalisme poussé à l’extrême que rien n’atteint jamais.

Imaginer une seule seconde que Yacouba Camara, débarqué de l’avion sur le tarmac d’Édimbourg voilà trois semaines et interrogé dans la foulée par la police, aurait pu faire partie de l’inopportune virée nocturne écossaise, serait franchement mal connaître le personnage. Il avait en fait été confondu avec Sekou Macalou. Le Montpelliérain est revenu la semaine passée sur cette mésaventure avec le recul qui le caractérise : « J’ai été surpris mais je n’avais pas peur puisque je n’avais rien fait. Quand tu n’as rien à voir, ça te passe au dessus de la tête. […] Mes proches le savaient car ils n’ont pas cette image de moi. Quand je leur ai raconté que j’avais dormi toute la nuit, ça a dû leur faire bizarre (rires). » Et lorsqu’on creuse un peu, le quiproquo est d’autant plus improbable. Fabien Pelous, qui fut son manager chez les moins de 20 ans puis l’a retrouvé à Toulouse, raconte : « Yacouba ne boit jamais une goutte d’alcool et il ne va pas monter sur une table pour danser. Pour preuve, en écosse, il n’avait rien à voir avec cette sortie alors que tous les autres jeunes y étaient. » Son ami et ancien coéquipier Arthur Bonneval rigole même de cette retenue : « Pour lui, se lâcher, c’est rigoler quand on est entre nous mais pas plus. J’ai fait une Coupe du monde des moins de 20 ans en Nouvelle-Zélande avec Yacouba et c’était un exemple pour les autres. Nous étions encore des branleurs et lui était déjà si sérieux. » Un trait suprême chez un homme apprécié de tous et admiré pour son inébranlable professionnalisme. Ce qui, selon Ugo Mola qui fut son entraîneur à Toulouse, explique en partie pourquoi son profil détonne parfois dans ce milieu : « Dans sa démarche globale, il a une approche hyper professionnelle. Ce garçon est programmé pour le sport de haut niveau. Il en est même attachant tellement il est différent. Mais j’insiste sur le fait qu’il est avant tout sportif de haut niveau. Je veux dire par là que sa limite peut être son manque d’appartenance au monde du rugby. » Donc à cet univers si particulier, avec ses codes ou ses abus. Lui n’a pas grandi dans cette culture du « sport cassoulet ». Il s’est, au contraire, construit à l’opposé. Peut-être est-il simplement en avance sur son temps ? Pelous abonde : « Petit à petit, le rugby perd cette valorisation de la convivialité. Faire la fête après chaque match, ce n’est plus le cas depuis quelque temps. Avant, agir ainsi discréditait celui qui le faisait. Yacouba s’est vite rangé et pousse ce comportement à l’extrême. »

 Rigueur et détachement

Depuis son adolescence, Yacouba Camara a compris les exigences du métier. « Je ne sais pas si son ascension était prévue mais il a su vite épouser le profil, note Pelous. Il est conditionné et focalisé sur sa carrière, sur ce que chaque détail physique ou mental va lui apporter en tant que joueur de rugby. Il n’y a aucune insouciance dans ses faits et gestes. Chez les jeunes, c’est comme si j’étais en face d’un professionnel, qui mesurait les enjeux et leurs conséquences. » Voilà qui contraste pourtant avec le sentiment de nonchalance qu’il peut à l’occasion dégager. « Il donne cette impression mais rien n’est laissé au hasard, avec lui, assure Bonneval. Il ne se trompe jamais, ne fait pas une erreur, sur le terrain ou en dehors. Il est taillé pour la performance. Moi, je ne pourrais pas être comme ça. J’ai besoin de m’amuser, même en match. Lui, vous ne le verrez jamais sourire en plein jeu. » Une rigueur, interprétée comme une carence de légèreté aux yeux de certains, qui se justifie également par l’histoire personnelle et le parcours du joueur, qui a grandi en banlieue parisienne. « Il vient d’un milieu qui n’est pas facile, raconte Pelous. Il a rapidement mesuré que c’est par la voie du sport professionnel qu’il pourrait sortir de cette condition. Alors, il s’y tient. » Ce qui lui confère une véritable déconnexion avec les imprévus. En clair, rien ne l’atteint. « On a eu la même blessure (rupture du ligament croisé antérieur d’un genou, N.D.L.R.), décrit Bonneval. Quelques mois après la sienne, il s’est fait mal à la cheville. Mais il est impressionnant car il n’a pas connu le moindre coup de mou. Il n’est pas fataliste mais toujours en train de relativiser. Durant l’ensemble de sa rééducation, il a constamment gardé le moral, ce qui est extrêmement dur. En fait, il est tout le temps en forme. C’est le genre de gars que tu n’as même pas besoin d’appeler car tu sais qu’il va bien. Du coup, je ne l’ai jamais vu s’embrouiller avec qui que ce soit. De toute façon, tu ne peux même pas l’engueuler, il n’y a aucune raison. » Mola va plus loin : « Il possède un réel détachement sur les événements. C’est évidemment une qualité car il parvient à toujours tempérer les choses mais c’est peut-être sa faiblesse, aussi, car cela le dessert parfois dans un groupe. » à savoir qu’il peut vivre en marge, dans le rôle de suiveur, quand ses prestations majuscules et régulières, autant que son immense potentiel, devraient en faire un cadre en devenir. Notamment chez les Bleus. « Est-ce que mon statut a évolué ? ça ne se passe pas comme ça, reconnaît-il. Pour l’instant, je reste à ma place. » Bonneval confirme : « Il ne communique pas beaucoup. Ce n’est pas un leader dans le sens où il n’aime pas se mettre en avant. » C’est donc sûrement sur ce point que se situe sa principale marge de progression.

Jogging et capuche sur la tête

 Mais, si Camara cultive sa discrétion et sa faible propension à se retrouver au centre de l’affiche, c’est également une question d’image. Là où les rugbymen font très attention à la leur, lui l’a reléguée en cadet de ses soucis. « Sur le terrain, il est énorme car c’est un mélange d’un plaqueur-gratteur comme Dusautoir et d’un coureur comme Macalou mais, en dehors, ce n’est pas un joueur « tendance », sourit Bonneval. Les réseaux sociaux ou les contrats publicitaires, il s’en fout complètement. Il veut juste se faire connaître par ce qu’il réalise en match, pas parce qu’il a une bonne gueule ou qu’il est photogénique. » Ce qui, en l’occurrence, le rend forcément vertueux dans un univers de plus en plus artificiel et mercantile. « Il sait faire la part des choses, prévient Pelous. Il a conscience de ce qui est capital et de ce qui est secondaire. Pour lui, réussir, c’est être bon sur le terrain. Le reste passe après. Et c’est assez agréable de voir un joueur qui, après le coup le sifflet final, ne se jette pas sur son téléphone portable pour voir ce qu’on dit de lui ou pour faire un selfie. C’est paradoxal quand on parle de Yacouba Camara mais, de ce côté-là, il est plutôt à l’ancienne. » Là où les actes comptent plus que l’apparence. Heureusement pour lui si l’on croit Arthur Bonneval, qui se marre : « Je n’ai jamais vu Yacouba arriver un matin à l’entraînement en jean. Tous les jours, il débarquait avec son jogging et sa capuche sur la tête. Le mec tranquille. Il se changeait, il allait sur la pelouse, c‘était le meilleur et puis, il repartait. ça, c’est Yacouba. Chez lui, les chemises, c’est juste pour les réceptions d’après-match. Et encore, s’il pouvait, il irait en jogging… » Entre détente et relâchement. « Oui, ça lui correspond bien, ajoute Pelous. D’ailleurs, je le voyais toujours très décontracté dans les avant-matchs. Il les aborde avec une grande sérénité, ne se met aucune pression. Je crois surtout que, lorsqu’il entre dans un stade, il le fait avec beaucoup de certitudes sur ses qualités. » Dans sa bulle. Bonneval plaisante encore : « à Toulouse, il s’entendait bien avec tout le monde mais était super pote avec « Tolo » (Christopher-Eric Tolofua, N.D.L.R.). Ils étaient totalement dans leur monde et, souvent, tu ne comprenais rien à ce qu’ils faisaient. » Sauf quand Camara enfile un maillot de rugby. Et, en ce moment, avec celui du XV de France, il est peut-être le seul joueur à dimension internationale. Tranquille.

Jérémy Fadat
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