Le grand voyage

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Publié le / Mis à jour le

Il aura suffi d’une victoire face à l’Italie pour que le rugby français reprenne foi en son équipe nationale. Une victoire dans le Crunch ? Est-on vraiment sérieux ?

Avant qu’une poignée de soûlards écossais ne lui tombe dessus dans le train qui le menait d’Édimbourg à King’s Cross, une des plus grosses gares de Londres, Eddie Jones ne se déplaçait jamais qu’en transports en commun. « Je ne me considère pas différent des autres. C’était donc normal pour moi de voyager en transport public. Je ne le ferai plus… » C’est ballot. Le voyage en RER entre le sud de Paris, où logent ses « boys », et le Stade de France, où ils affronteront les Bleus samedi soir, aurait eu de quoi surprendre le patron anglais. Il aurait vu, Eddie, comment une victoire constipée face à la pire équipe italienne de tous les temps aura suffi à gonfler d’espoir le petit peuple du rugby français, soudainement convaincu que sa sélection, dixième ou pas d’un classement mondial ne décernant ni trophée ni médaille, avait retrouvé son orgueil. Il aurait noté, dans les regards des uns et les postures des autres, que ce Crunch restait pour eux tous un match à part, un aboutissement en lui-même. Il aurait compris qu’une seule victoire des Bleus face à la Rose ferait oublier à la Gaule plusieurs années de misère, saisi que ces gens-là vouent une telle aversion au pudding, aux tartes à la viande et à tout ce qui touche de près ou de loin à la perfide Albion qu’ils pourraient surfer dix ans sur un succès d’un demi point entaché d’une monstrueuse erreur d’arbitrage.

Au fil de cet improbable périple d’une trentaine de minutes, le patron anglais aurait, en fin de compte, tout saisi de ce qui sépare encore son pays d’adoption de la latinité et des excès qui lui sont propres, surenchère inconcevable pour quiconque n’a jamais assisté à un France — Angleterre. Tôt ou tard, Eddie Jones se serait néanmoins dit que cette foule d’hérétiques ne pouvait être totalement sérieuse, que la bande à Brunel avait en tout et pour tout un mois d’existence, qu’elle avait placé son plan de jeu entre les mains d’un ouvreur qu’il pensait pourtant disparu du circuit international, qu’elle s’appuyait sur un ailier ressemblant grosso modo à un deuxième ligne des années quatre-vingt et, plus globalement, qu’elle prospérait depuis quinze jours sur un vécu international pourtant réduit à peau de chagrin. Comment les croire, tous ces bougres ? Et comment leur donner raison, surtout, lorsqu’ils assuraient entre autres choses que Mathieu Bastareaud était l’arme atomique qui manquait jusqu’ici au XV de France ? D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Eddie n’avait, de son côté, jamais considéré le capitaine du RCT comme un trois-quarts centre d’envergure internationale. Alors comme une menace potentielle, pensez-vous… Au sujet de «Basta », le sélectionneur anglais nous avait même confié à l’automne 2015 que le choix de titulariser le Toulonnais au milieu de terrain était clairement « révélateur » de l’état maladif d’un rugby français «manquant cruellement de technique individuelle...»

La guerre des mondes

Que l’on s’appelle Eddie, Jacques ou Bernard, que l’on se rende à Saint-Denis en train, à pinces ou en taxi, il est totalement irrationnel de croire que cette équipe de France au mieux convalescente, au pire en deuxième division, peut vaincre la machine anglaise, quand bien même celle-ci eut-elle été battue en Écosse il y a quinze jours. En construction depuis 2012, baptisée par Stuart Lancaster avant d’être largement peaufinée par son successeur australien, la baraque britannique a une belle gueule de vainqueur et des atouts dont sont aujourd’hui dépourvus les Bleus : un meneur de jeu surdoué (Owen Farrell), un pack de taureaux plus mobile que ses mensurations ne le feraient croire et, surtout, une confiance évidente en sa présumée supériorité sur autrui. Pardon ? Elle manque aussi de puissance en l’absence de Vunipola ou d’intelligence dans le combat au sol, maintenant que le cubique Underhill a déclaré forfait ? C’est un fait. Quoi qu’on en pense, ce XV de la Rose reste, à l’hiver 2018, une super puissance européenne et, plus que jamais, le grand rival des All Blacks en vue du Mondial 2019…

Comme est déraisonnable, donc, la seule idée d’une victoire française dans ce Crunch. Comme elle réveille aussi en nous ce drôle de mécanisme de défense, un primitif instinct de survie qui voudrait faire des mômes de Brunel les dignes égaux de leurs aînés, qu’ils portent les poings comme des fusils, les bacchantes au museau ou le bandeau sanguinolent. Oui, la modernité et son cortège funèbre auraient dû nous prémunir des songes qui nous emportent, aujourd’hui qu’approche l’Angleterre. Mais il faut croire que la nature même de ce match nous laisse tous incapables de faire la part des choses, d’être, in fine, raisonnables. C’est ce qui rend cette équipe de France et sa cohorte braillarde d’autant plus dangereuses. Et c’est ce qu’aurait probablement compris Monsieur Eddie, s’il avait pris le RER, de Châtelet à Saint-Denis…

Marc Duzan
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