Chronique de la malchance

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Publié le , mis à jour

Alastair Hignell s’est souvent décrit comme le seizième homme du grand chelem 1977. Mais sa carrière et sa vie méritent mieux que cette anecdote cruelle, même si elles furent clairement marquées par la poisse.

Il était évidemment si facile à reconnaître dans la foule qui se pressait aux abords de Twickenham. Une maladie l’oblige depuis plus de dix ans à circuler dans un fauteuil électrique. Mais son visage encore très juvénile et son autonomie résistent encore vaillamment à sa sclérose en plaques. Alastair Hignell est venu totalement seul depuis Portsmouth, sur la côte sud, par le train. Pas une seule fois durant notre rendez-vous, sa conversation et son comportement ne seront altérés par sa vie de galérien, même si, c’est vrai, il a dû arrêter d’exercer son métier de journaliste radio. En 2007, en pleine Coupe du monde, il a compris qu’il n’avait plus assez d’énergie pour continuer… Twickenham lui réserva un magnifique au revoir en juin 2008, le même jour que Lawrence Dallaglio, son cadet de 17 ans, qui, lui, ne faisait que remiser ses crampons.

Parler à Alastair Hignell, c’est faire revivre une carrière romantique, jalonnée par des coups du sort cruels et conclue brutalement dès l’âge de 24 ans à cause d’une cheville trop endolorie, retraite prématurée déjà. C’est aussi se remémorer forcément ce jour de février 1977 où il entra dans la légende du rugby… français. Il s’est souvent surnommé lui-même « le seizième homme » du grand chelem de la bande à Fouroux. Ce jour-là, les Français s’étaient imposés 4 à 3 malgré une partie déchaînée des Anglais chauffés à blanc par une campagne de presse, à ceci près que leur buteur, l’arrière de Bristol, avait mangé la feuille de match : six échecs sur sept tentatives, déboussolé par les bourrasques de Twickenham. Alastair Hignell assure ne pas en avoir marre qu’on le réduise à ce triste épisode : « Non, ce n’est rien qu’un match de rugby. Et puis, à l’époque, les taux de réussite des buteurs avaient moins d’importance. Relisez les journaux, ils n’en ont pas fait des tonnes… » Avec cet humour subtil qui privilégie l’autoflagellation, il a souvent résumé sa carrière comme un jeu de chaises musicales ou une partie de cache-cache avec le grand chelem : six échecs en sept tentatives pour l’offrir aux Français en 1977, quatre échecs sur six en 1978 à Cardiff pour forger celui des Gallois. Et juste après sa fin de carrière en 1980, ce fut au tour de l’Angleterre de faire carton plein « Mais en 1979, j’ai quand même battu les Bleus à Twickenham. Un super match, peut-être mon meilleur souvenir. Je ne butais plus, mais j’avais beaucoup plaqué pour résister au retour des Français. »

 

Rugbyman et cricketter à haut niveau

Papoter avec Hignell dans la salle de presse de Twickenham, c’est aussi se replonger dans un univers qui n’existe plus du tout, ce rugby anglais des années 70 fait de bric et de broc même au plus haut niveau. Qu’est-ce qu’Alastair Hignell a de commun avec un Owen Farrel par exemple, son lointain successeur comme buteur du XV de la Rose ? Pas grand-chose : « À mon époque, on passait tout à coup de la vie de Monsieur Tout le Monde au Tournoi des 5 Nations à jouer devant 70 000 personnes. C’est vrai que c’était bizarre. »

À revivre avec lui son parcours, on est frappé par une divergence fondamentale avec les internationaux d’aujourd’hui : l’éclectisme. Alastair Hignell était bien plus qu’un simple joueur de rugby, déjà parce qu’il pratiquait un autre sport à haut niveau, le cricket, qui lui offrit même des sélections nationales chez les juniors : « Le cricket était un sport d’été, le rugby se jouait l’hiver. Il n’y avait pas de présaison, de stage… On pouvait très bien concilier les deux activités. C’était drôle : le cricket était professionnel, mais se disputait dans une atmosphère très relâchée. Plus que le rugby. » Il aime souvent résumer ainsi son ancienne vie si vague et si foutraque : le cricket était le plus amateur des sports professionnels, le rugby était le plus professionnel des sports amateurs. Deux carrières à mener….On imagine la prise de tête que ce serait pour les sportifs de maintenant. Et en plus, il fallait à Hignell caser ces deux activités dans les interstices d’une vie de citoyen presque ordinaire : « On avait aussi un boulot à faire. Pour ma part, j’étais enseignant. »

 

Cambridge l’empêche de partir avec les lions

En guise de centre de formation, il n’avait fréquenté que la prestigieuse université de Cambridge : « J’étais étudiant en histoire et bien sûr, j’ai porté son maillot aussi bien en cricket qu’en rugby. J’ai même été capitaine des deux équipes… » Privilège très rare, qu’un seul homme, dans les années 20, avait connu avant lui. Cette vie d’étudiant doué pour tout — et forcément dilettante — lui a bien sûr joué des mauvais tours car en 1977, il fut empêché de partir en tournée avec les Lions en Nouvelle-Zélande au motif qu’il devait absolument passer ses examens de fin d’étude. Pas question du moindre aménagement de la part des huiles de Cambridge, même pour un international qui avait si bien servi l’institution. « On m’a répondu que personne, dans l’histoire de Cambridge, n’avait passé ses examens finaux sans être présent le jour dit. J’ai dû faire un choix. » Il dut donc faire une croix sur un été magnifique aux antipodes, un programme de vingt-six matchs dont quatre tests. Il y gagna des tonnes de connaissances historiques avec une prédilection pour la colonisation de l’Inde au début du XIXe siècle, quand le futur maréchal Wellington faisait ses premières armes et que Français et Anglais se battaient bien plus cruellement qu’avec un ballon de rugby. Combien d’internationaux d’aujourd’hui disposent d’un tel bagage intellectuel ? « Vous ne pouvez pas imaginer combien notre rugby était amateur alors qu’en France, les clubs étaient déjà bien plus structurés. Maurice Colclough (passé par Angoulême, N.D.L.R.) et Nigel Horton (passé par Toulouse) me l’avaient expliqué. Le rugby français était dur et très physique, mais ses joueurs étaient chéris… Nous, nous étions d’abord des professeurs, des médecins, des employés et ensuite, des joueurs de rugby. Chez vous, c’était l’inverse. Quand nous étions blessés, nous faisions la queue à l’hôpital comme tout le monde. Même au pays de Galles aussi les choses étaient nettement plus professionnelles, par exemple Adidas commençait à s’intéresser aux meilleurs joueurs. Nous, nous n’avions rien de tout ça. Nous n’avions même pas de championnat. » Alastair Hignell jouait à Bristol, un club censé être sérieux avec ses deux entraînements par semaine, mais qui ne jouait qu’une série de matchs amicaux, traditionnels et séculaires. « Il y avait plein de clubs avec des joueurs de niveau très disparate. C’était très difficile pour les sélectionneurs de dégager une élite… Il y avait quand même une Coupe, mais le titre de champion était décerné… par les journalistes. Ils faisaient de savants calculs, en comparant les résultats des uns et des autres. En ouvrant le journal, on apprenait qu’on était considéré comme champion d’Angleterre, comme ça, sans festivité, ni remise de trophée. »

 

Bouger sa bagnole avant les matchs du Tournoi

Quatorze fois en quatre ans, il fut convoqué en équipe nationale pour des rendez-vous prestigieux, mais empreints d’une désinvolture fédérale à peine croyable de nos jours : « Songez que pour les matchs à Twickenham, nous avions rendez-vous le jeudi après-midi. On tâchait de s’entraîner ce jour-là. On pourrait penser que le vendredi, veille de match était notre jour de préparation le plus intense, mais en fait, nous gâchions cette journée pour amener notre voiture de Twickenham au centre-ville de Londres, sur le lieu du banquet d’après-match du lendemain. La RFU nous avait avertis qu’il valait mieux faire comme ça si nous voulions rentrer facilement chez nous le samedi soir ou le dimanche matin… »

Quand on se repasse le film d’une carrière aussi baroque, on n’est finalement pas étonné de savoir qu’elle déboucha par une reconversion comme journaliste, profession de touche à tout : « Souvent blessé, le gars de la BBC radio de Bristol m’a sollicité comme consultant. On m’a conseillé de déposer ma candidature et l’Écossais Ian Robertson, mon ancien entraîneur de Cambridge, devenu journaliste lui aussi m’a aidé. » Il a pu chroniquer l’évolution de son sport, de moins en moins dilettante, de plus en plus lucratif. « Le tournant, pour moi, ce fut le Mondial 1991 avec les Carling, Guscott et Geoff Cooke comme manager. Les joueurs de rugby ont pris conscience du potentiel commercial de leur sport, ils ont commencé à faire les gros titres des journaux. Ma génération ne connaissait que les pages intérieures… »

Jérôme Prévot
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