« Bastareaud est transformé »

Au lendemain du Crunch, Eddie Jones nous a reçus à l’hôtel Molitor, dans le seizième arrondissement parisien, pour y refaire le match. Positionnement illicite de Slimani, métamorphose de Bastareaud et griffe Trinh-Duc : le sélectionneur anglais n’omet aucun sujet d’actualité.

Midi Olympique : Comment analysez-vous cette défaite à Paris ?

Eddie Jones : (il soupire) Vous savez, le jeu hésite perpétuellement entre combat et évitement. Ces dernières semaines, il a clairement penché vers le combat et, en la matière, nous sommes en retard sur nos grands rivaux du circuit. Samedi soir, les Français nous ont largement dominés dans le secteur du jeu au sol. Nous avons pris une leçon. Et ça fait mal…

À ce point ?

Oui, je ne vous cache pas que j’ai très mal dormi. Je ne m’attendais pas à ce que les Bleus nous dominent à ce point sur les impacts physiques. Ils étaient plus agressifs, plus concernés et globalement meilleurs que nous. Il n’y a pas photo, sur ce match.

De quelle manière allez-vous remédier à vos problèmes ?

Il me reste un an pour rectifier le tir et faire progresser mes joueurs au niveau des zones d’affrontement. J’y parviendrai.

Comment expliquer que vos joueurs ne soient pas au niveau dans la guerre des rucks ?

Ces dernières années, le rugby anglais a muté, passant d’un jeu de collision perpétuelle à un projet bien plus varié, bien plus ouvert. Et pour tout vous dire, les dernières performances des clubs anglais en Champion’s Cup m’avaient quelque peu alerté : les équipes de Top 14 les avaient déjà largement dominés dans le combat au sol.

Attendiez-vous l’équipe de France à ce niveau ?

Oui. Je me souviens d’une discussion que j’ai eue avec mon staff, il y a environ six mois. Les équipes de rugby les plus fortes concentrent les joueurs les plus puissants. Et dans le domaine de la dimension physique, les Français squattent le top 3 avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Je n’invente rien. Ce sont des statistiques. Les joueurs français sont grands, costauds, athlétiques et pour la plupart bien plus explosifs que leurs adversaires. En réalité, il ne manquait au XV de France qu’une seule chose : produire un effort pendant quatre-vingts minutes. Les Bleus y sont parvenus contre nous. Ce n’est pas de chance…

De quelle façon ?

De l’extérieur, j’ai l’impression que Jacques Brunel a donné à cette équipe de la sérénité, le sens du devoir et, surtout, celui du sacrifice. Les Français jouent désormais les uns pour les autres. Je n’avais pas cette impression-là, ces dernières années…

Billy Vunipola vous manque-t-il ?

Beaucoup, oui. Billy avance toujours à l’impact. Il pèse, use les défenses, inverse la pression.

Vos joueurs ont-ils été complaisants ?

Non. Je les avais prévenus avant le match. Je leur avais dit qu’un match face aux Français était un test de virilité, que les Bleus étaient brutaux, un peu comme une version européenne des Springboks. Mes joueurs étaient prêts. Ils savaient que les Bleus voudraient leur faire mal.

Quelle était votre stratégie avant ce match ?

Contrairement à ce que j’ai lu ou entendu, je voulais qu’on leur tourne la tête. Je voulais faire courir leurs avants, déplacer Bastareaud et perdre le XV de France dans un jeu totalement déstructuré, ce qui est assez inhabituel chez nous.

"Marc Dal Maso m’avait dit que Mathieu Bastareaud était devenu un leader. J’ai pu le constater samedi soir."

 

 

Vous aviez choisi de titulariser Ben Te’o pour marquer Mathieu Bastareaud. Y est-il parvenu ?

Ben a fait un bon boulot puisque Bastareaud n’a jamais totalement brisé notre ligne de défense.

Vous n’avez jamais été un grand fan de Bastareaud. Avez-vous revu votre positionnement le concernant ?

Oui ! Il a l’air bien plus affûté qu’il ne l’était par le passé et réalise beaucoup d’efforts dans le replacement. Vous savez, je ne crois qu’en deux statistiques. La première est celle-ci : combien de temps un joueur au sol met-il pour se replacer en défense ? La seconde est celle-là : combien de temps un joueur au sol met-il pour se replacer en attaque ? En ce sens, Bastareaud a énormément progressé ces dix derniers mois. Il est transformé.

Quoi d’autre ?

Marc Dal Maso (entraîneur du RCT et consultant pour le XV de la Rose) m’avait dit que Mathieu Bastareaud était devenu un leader. J’ai pu le constater samedi soir. Son énergie est contagieuse. D’un joueur qui jouait, il est devenu un joueur qui veut gagner. L’attitude a totalement changé.

Vos hommes ont volé trois ballons à l’alignement tricolore. Quelle était votre stratégie dans ce secteur de jeu ?

Nous avions constaté que Yacouba Camara était le seul sauteur naturel de l’équipe de France. Nous avons donc choisi de l’encadrer et ça a bien fonctionné, au départ. Puis les Français ont changé leur fusil d’épaule et visé le premier sauteur (Gabrillagues)

La presse anglaise assure que votre équipe, qui fournit le plus gros contingent de la sélection des Lions britanniques et irlandais, paye la dernière tournée en Nouvelle-Zélande. Est-ce vrai ?

Je ne veux pas chercher d’excuse et ne dirais pas qu’ils sont fatigués. Mais je les ai connus plus saignants, plus agressifs et donc, plus dangereux.

Qu’avez-vous pensé, au moment où Lionel Beauxis a raté son ultime coup de pied ?

J’ai pensé que nous allions gagner ce match…

Quels joueurs français vous ont-ils impressionné hier soir ?

J’ai toujours été un grand fan de Trinh-Duc et ce qu’il a prouvé contre nous, samedi soir, me donne raison : son jeu au pied d’occupation a été pertinent, il a bien animé la ligne et n’a laissé que très peu d’espace à Ben Te’O. Je peux ajouter quelque chose ?

Allez-y…

Je n’ai pas compris pourquoi François Trinh-Duc a été remplacé en fin de match. Autant le demi de mêlée remplaçant (Couilloud) a amené du gaz, autant je ne trouvais pas que Trinh-Duc baissait de pied, physiquement…

J’aimerais un jour coacher un club français. Mais pour en faire un champion !

On dit en Angleterre que votre lune de miel avec les médias britanniques est terminée. Ne regrettez-vous pas, comme nos confrères le laissent entendre, de n’avoir pas disputé ce Crunch avec Owen Farrell à l’ouverture ?

Mais ça reste toujours une option pour nous ! À mes yeux, le but ultime reste la Coupe du monde et rien ne dit que nous évoluerons dans la même configuration au Japon l’a prochain. [..] Avant de s’installer définitivement à l’ouverture, Dan Carter a beaucoup été utilisé au centre à son début de carrière. J’ai toujours pensé que jouer premier centre pouvait faire de vous un meilleur ouvreur, un jour. Ça ouvre l’esprit…

Êtes-vous satisfait de la performance de George Ford à l’ouverture ?

Le match a été dur pour George. Mais il a joué derrière un pack dominé. Ça n’aide pas, comme vous pouvez l’imaginer…

Aviez-vous rencontré l’arbitre Jaco Peyper avant le match ?

Bien sûr.

Et que vous avait-il dit sur Rabah Slimani, très pénalisé au Stade de France ?

Rien. Mais force est de constater que l’équipe de France a des problèmes en mêlée fermée et que cela va continuer.

Pourquoi ?

Rabah Slimani fait la même chose que Dan Cole (le pilier droit anglais) : il utilise son coude pour amener son adversaire direct au sol. Sa liaison n’est plus conforme à ce que la nouvelle réglementation préconise. Mais Dan (Cole) a su s’adapter. Il y parviendra aussi.

Que vous a dit votre consultant Marc Dal Maso au sujet de la mêlée française, avant le Crunch ?

Je n’ai pas souhaité solliciter Marc avant ce match. Je n’ai pas voulu le mettre dans une position inconfortable. (il éclate de rire) Il est fou, Marc…

Il dit la même chose de vous…

Mais il est bien plus fou que moi ! Il s’assoit là, à côté de vous et ne dit rien pendant dix minutes. La seule chose à laquelle il pense c’est sa mêlée et la façon dont il pourrait l’améliorer.

 

Pensez-vous que le XV de France puisse gagner au pays de Galles, samedi ?

À 100 %. J’ai trouvé le système défensif des Français excellent et il posera de gros problèmes à l’attaque galloise.

En quel sens ?

Les Gallois attaquent à la fois large et profond. Or, les Français ne «rushent» pas. Ils sont agressifs mais contrôlent, étouffent. S’ils laissent les Gallois venir à eux, ils leur poseront des problèmes.

Et offensivement ?

Pourquoi changer ce qui a marché ? Bastareaud a été utilisé en leurre contre nous, ce qui a permis aux Français d’ouvrir des espaces. Dans la mesure où celui-ci est un peu plus utilisé en pénétration, dans l’éventualité où il est capable de délivrer quelques « off-loads », les Gallois vont se poser des questions…

Comment définiriez-vous le jeu français ?

Le jeu français qui gagne ? Beaucoup de muscle et un peu de flair.

Bernard Laporte vous a-t-il sondé pour prendre l’équipe de France après le Mondial 2019 ?

Non, il n’a pas mon numéro. Et je ne suis pas certain que les Français soient prêts à accepter un coach étranger… En revanche, j’aimerais un jour coacher un club français. Mais pour en faire un champion ! Comme l’a fait Nick Mallett au Stade français.

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Commentaires

Il a tout compris du XV de France et de la stratégie de Brunel... Comparer les Bleus au Springboks, ce n'est pas un compliment pour moi. On revient à un jeu dur et défensif comme à l'ère Saint-André. Il est temps que les règles de rugby privilégie le jeu balle en main que le combat au sol.