" Je suis passé par la colère, l'aigreur, l'injustice..."

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    " Je suis passé par la colère, l'aigreur, l'injustice..."
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Limogé fin décembre de son poste d’entraîneur des trois-quarts de l’équipe de France, Jean-Frédéric Dubois a mis du temps à faire le deuil de son aventure en bleu. Jusque-là, il avait toujours refusé de s’exprimer. Pour diverses raisons. Jeudi dernier, il a finalement accepté de se confier et de revenir sur un épisode douloureux pour lui, sa famille et tout le staff de Guy Novès. [...] Entretien.

Midi Olympique : Pourquoi avoir accepté cette interview aujourd’hui ?

Jean-Frédéric Dubois : Il me fallait du recul et un certain apaisement pour pouvoir m’exprimer. Le choc a tout de même été très violent, d’autant qu’il est intervenu durant la période des fêtes de fin d’année. Ma famille, mes enfants et mes proches ont souffert de cette situation. Pour moi, il était important de me concentrer sur eux, de les rassurer, de dédramatiser avant de penser à m’exprimer. Je voulais aussi d’abord régler mon différend avec la FFR pour passer à autre chose et faire mon deuil. D’ailleurs, j’espère que tout le staff pourra rapidement passer à autre chose et aller de l’avant. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui et m’attriste…

Ne vous attendiez-vous pas, après le match nul contre le Japon, à être écarté ?

Franchement, au risque de paraître naïf, non. Vraiment, non. On avait la confiance du président (Bernard Laporte) et, à mon souvenir, jamais un staff n’avait été écarté de quelque manière que ce soit en plein milieu de mandat et à deux ans d’une Coupe du monde. C’est pour cette raison que cette décision a été d’autant plus rude. Il me semble que sur le plan du jeu, des progrès avaient été réalisés et le Tournoi 2018 nous laissait plein d’espoirs avec un calendrier plutôt favorable.

Comment avez-vous vécu votre licenciementpar la FFR ?

Mal. Très mal. Je ne veux pas revenir sur la façon dont cela s’est passé mais j’ai éprouvé un fort sentiment d’injustice. Je regrette chaque jour de ne pas pouvoir mener à bien le projet que nous avions décidé de mettre en place et de ne pas avoir la possibilité de vivre l’aventure de la Coupe du monde au Japon. Et ça, j’ai encore un peu de mal à l’accepter. Pour moi, la Coupe du monde, c’est une aventure humaine au cours de laquelle des liens très forts sont créés. J’avais envie de partager ça avec les joueurs. J’ai toujours été très attaché à l’affect développé dans un groupe. Et durant la période où j’ai entraîné l’équipe de France, je regrettais déjà de ne pas pouvoir passer encore plus de temps avec les joueurs. Or, une Coupe du monde, c’est quatre mois de vécu en commun pour un groupe. Quatre mois qui marquent les joueurs et les hommes. 

Quel est votre plus grand regret ?

Nos prédécesseurs peuvent dresser un bilan complet sur leur quatre ans en poste en équipe de France. Il sera difficile de dresser un véritable bilan de notre passage, et plus largement sur la période 2015-2019. Et ça, c’est regrettable. Encore une fois nous étions convaincus que le Tournoi 2018 serait un bon cru pour nous, et pour différentes raisons. Malheureusement, on nous a stoppés avant !

Certains joueurs ont déclaré que l’ambiance était bien meilleure, moins lourde, et qu’ils se sentent plus libérés sous la direction du staff technique de Jacques Brunel. Avez-vous été surpris ?

Surpris ? Le mot est faible.Très faible. Franchement, je ne comprends pas ces critiques. Je n’ai jamais ressenti une mauvaise ambiance, bien au contraire. à la lecture de certaines déclarations, j’ai le sentiment de ne pas avoir vécu les mêmes choses. Mais bon, il est toujours facile de dire que l’ambiance est bien meilleure avec un nouvel entraîneur, puisqu’il est en place et qu’il sélectionne les joueurs (large sourire).Dans tous les cas, personne ne s’est jamais plaint de ça auprès de moi et tout le monde était content quand nous nous retrouvions lors des rassemblements. J’ai donc effectivement été très surpris par certains propos.

Lesquels ?

Peu importe, je ne veux pas polémiquer mais plutôt passer à autre chose. J’ai dit ce que j’avais à dire à ces joueurs-là, j’ai surtout remercié ceux qui m’ont témoigné de leur empathie par message ou par téléphone.

En voulez-vous à quelqu’un en particulier aujourd’hui ?

À votre avis? (Il rit)

Avez-vous suivi le Tournoi des 6 Nations ?

Oui, bien sûr. Pour être honnête, ça n’a pas été simple pour moi mais j’ai tenu à féliciter notre capitaine (Guilhem Guirado, N.D.L.R.) pour sa victoire contre l’Angleterre. 

Pourquoi ça n’a pas été simple ?

C’est assez facile à comprendre, non ? 

On vous sent encore marqué ?

Je ne vais pas vous mentir : je suis passé par tous les sentiments, à commencer par la colère, l’aigreur, l’injustice. J’aurais longtemps ce goût d’inachevé mais maintenant je me tourne vers l’avenir.

Justement, quel est votre quotidien aujourd’hui ?

Pour le moment, je me suis investi dans un projet que nous avons avec plusieurs associés dont mes amis Jean Marc Zeitoun , Frédéric Grossi et Christophe Delahaye rencontrés à Massy, concernant la création d’une unité sportive et médicale de haute performance. La structure, actuellement en construction à Antony (Hauts- de -Seine) ouvrira ses portes à la rentrée prochaine et rassemblera de nombreux experts médicaux et sportifs à la disposition d’athlètes de tous niveaux à la recherche de l’excellence. Vraiment, c’est un beau projet qui me tient à cœur et qui m’a fait oublier cette période difficile que j’ai vécu.

Et le rugby justement ?

Il y a deux mois, Joffrey Delacour, l’entraîneur des juniors Crabos de Massy m’a proposé de venir leur donner un coup de main. Et cela fait quinze jours que j’ai repris un peu du service. J’y vais en tant qu’observateur mais si je peux les aider à se qualifier pour la phase finale, ce sera un immense bonheur.

Est-ce à dire que le terrain vous manque ?

Oui, bien sûr. Le rugby, c’est ce que je fais de mieux en fait. J’y reprends goût grâce, encore une fois, à ce club de Massy qui m’a soutenu. J’ai également reçu des marques d’affection, de soutien et de reconnaissance et des lettres qui m’ont beaucoup touché.

Avez-vous l’intention de reprendre une activité au sein d’un club professionnel ?

Oui, le plus rapidement possible j’espère.

On parle de vous avec Yannick Bru à Bayonne. Vrai ou faux ?

Depuis la fin de notre histoire avec l’équipe de France, nous avons effectivement évoqué la possibilité de continuer à travailler ensemble et mener à bien notre projet commun. On verra en fonction des opportunités qui s’offriront à nous. Mais, quoi qu’il arrive, nous resterons toujours très proches et continuerons à échanger sur le rugby.

Souhaitez-vous vous rester proche du terrain ou vous investir dans un rôle de manager ?

Les deux rôles ne sont pas incompatibles, je dirais même que dans le rugby moderne, ils sont complémentaires. Et d’ailleurs j’ai commencé à Massy sur un poste de manager-entraîneur. Mon objectif est de construire un projet sur du long terme.

Avec le recul, regrettez-vous d’avoir quitté le Stade français pour entraîner l’équipe de France ?

Bien sûr que non ! J’ai passé deux belles saisons au Stadefrançais et j’ai eu la chance de partir sur un titre de champion de France (2015) pour ensuite vivre deux belles années, deux Tournois, quatre tournées aux côtés de gens formidables à la Fédération comme Danielle Ballini, Hervé, Momo... (il rigole) Je ne peux pas tous les citer… Et au côté d’un staff technique et médical très profesionnel. J’aurai donc du mal à parler de regrets concernant l’équipe de France.

Mais n’est-ce pas arrivé trop vite finalement ?

Bien sûr que non, il faut savoir saisir les opportunités. Je persiste à considérer que j’ai eu la chance de travailler sous les ordres de Guy (Novès) et avec Yannick (Bru). Par contre, pour moi l’aventure s’est terminée trop tôt et j’espère vraiment y retourner un jour...

Vous y croyez vraiment ?

Ça peut vous paraître surprenant, mais regardez Jacques Brunel, il y est bien revenu, lui (rires).

Arnaud Beurdeley
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