Aupa Bilbao !

A bien des titres, cette finale délocalisée hors des frontièrs traditionnelles de l’ovalie fut une vraie réussite. Bilbao en redemande. Et nous avec !

Il était né au mois de mai 1832 et s’appelait Rafael Moreno. Fils aîné du maire de Bilbao, il était prédestiné à devenir médecin, notaire ou avocat. Lui ne s’intéressait pourtant qu’au football, n’était doué que pour ça et, en quelques années, s’imposa même comme le meilleur buteur de l’Athletic Bilbao. « On le surnommait le pichichi en raison de sa petite taille, raconte Alfonso, une petite main du club de foot de la capitale de la Biscaye, l’une des sept provinces basques. Moreno mesurait 1,55mètres et était le plus grand dribbleur que l’on n’avait jamais vu. Il a vraiment marqué l’histoire de ce club. » Mort du typhus à 29 ans, le « pichichi » (le titre que l’on décerne aujourd’hui au meilleur buteur de la Liga espagnole) fut immortalisé par un buste de bronze qui garde, aujourd’hui encore, l’entrée de San Mamès. Le week-end dernier, le fantôme de Rafael Moreno a dû se pincer pour y croire, lorsque les hordes de l’Ovalie ont débarqué dans sa cathédrale, la souillant de chants irlandais, de ritournelles auvergnates, de ce jeu qui n’avait plus rien à voir avec ce qu’il avait connu, au jour où il fut emporté par la fièvre typhoïde. Dans ElCorreo, le quotidien de Bilbao, le journaliste Juan Gomez Pena semblait aussi tomber des nues : « San Mamès a cédé aux avances du rugby, ses kilos de sang et de sueur, cette bataille du Moyen Âge qui fut à nos yeux magnifiquement baroque. L’Ovale est un autre monde, où les supporters se mélangent, où l’autorité de l’arbitre n’est jamais remise en question par ces gesticulations simiesques que l’on voit sévir au football. Et ce respect, messieurs dames, est simplement fantastique. »

De vendredi à dimanche, Bilbao s’est donc laissé aller à la folie rugby, hébergeant 84 000 supporters dans la cathédrale habituellement dédiée aux Rouge et Blanc d’Inaki Williams, célébrant Sexton et Nakarawa, se vautrant avec délice dans le rituel de la troisième mi-temps. Il y avait donc, au « casco viejo » (le cœur historique de la cité, l’endroit où sont situés bars à tapas et discothèques) des rugbyphiles de tout horizon. Des fans de Gloucester, Cardiff, Leinster ou du Racing, bien sûr. Mais aussi des mordus de tous les univers rugbystiques, des grands voyageurs ayant coché la date depuis des mois. Eux ? Ils portaient des maillots de La Rochelle, Llanelli, Leicester, Clermont ou même, pour les plus optimistes, du Stade français. « Les Irlandais sont par nature très prévoyants, nous expliquait samedi soir un dirigeant de l’EPCR. Début janvier, les dirigeants du Leinster envoyaient déjà une délégation pour visiter les hôtels et réserver des chambres, quitte à les annuler au dernier moment. » Les Français, de leur côté, n’avaient pas vu les choses ainsi. « Nous sommes un peu superstitieux, sourit Jacky Lorenzetti, le président du Racing. Nous n’avions pas voulu réserver quoi que ce soit avant d’être certains d’y être. Chacun son truc, après tout. ».

San Mamès, ce bijou

A posteriori, on retiendra donc de Bilbao cette bringue ininterrompue, on se rappellera de San Mamès l’image de ces tribunes vertigineuses, rouge sang, et qui firent dire à l’entraîneur du Leinster Leo Cullen : « Heureusement que nous n’avons pas affronté le Munster en finale, ils se seraient sentis chez eux… » Une cathédrale, un vaisseau grandiose posé à quelques encablures du centre-ville, un stade à l’anglaise où les supporters se tenaient à seulement trois mètres de la pelouse. Peu après la finale de Challenge Cup, le trois-quarts centre de Gloucester Billy Twelvetrees confiait d’ailleurs, en zone mixte : « Sur l’une des transformations que j’ai eue à taper, j’ai cru que les supporters derrière moi auraient pu me toucher. Ils me disaient : « T’as soif Billy ? Tu veux un peu de bière ? » C’était géant ». Géant, exotique et globalement génial. Que dire, en fait ? Bravo Bilbao, on en redemande !