Le sommet de Béziers

En 1978, le grand Béziers atteint ce jour-là son apogée. La beauté de ce triomphe face à de valeureux Montferrandais fit taire tous les commentaires mesquins qui accompagnaient le parcours de cette équipe unique dans l’Histoire.

Jamais un cliché ne se fit tordre le cou avec autant de panache. Au coup de sifflet final de cette finale 1978, les esprits les plus jaloux et les plus mesquins furent un moment interloqués. Béziers venait de surclasser Montferrand 31-9, cinq essais à un, score énorme pour l’époque, salué par un envahissement du Parc des Princes par une foule de gus coiffés de bérets à pompons, de bobs ou de casquettes de coureurs cyclistes.

La réalisation avait été approximative, au point d’altérer la perception de l’essai magnifique d’Alain Paco ; la remise du trophée salement escamotée par la nécessité de rendre l’antenne à tout prix. Mais ça n’avait pas suffi à enlaidir l’événement. On a parlé de cet après-midi ensoleillé comme l’apothéose du Grand Béziers. Avec nos yeux d’aujourd’hui, les chocs nous semblent moins intenses, les coups de reins moins électriques. c’est du rugby en léger ralenti, presque sous Lexomil mais les actions y gagnent en limpidité, en grâce et en volupté. L’essai de Paco conclut une action de 80 mètres initiée par une relance insolente de Astre et poursuivie par neuf partenaires. Seuls les coups de pied de la pointe de Cabrol ont vraiment vieilli.

Cette finale marquait le sommet d’un duo qui était en train de se séparer : Raoul Barrière, l’entraîneur, et Richard Astre, le capitaine, dont c’était l’avant-dernier match (à 29 ans). Le triomphe fut embelli par la belle résistance des Montferrandais qui n’étaient menés que 13-9 à la 70e. Et puis, ce fut l’accélération irrésistible, comme Thèvenet ou Bobet dans l’Izoard : trois essais en huit minutes et cette sensation que si le match avait duré dix minutes de plus, Béziers aurait passé la barre des cinquante points. La floraison de leur jeu prit l’allure d’une épiphanie. Une sensation qu’on a rarement retrouvé en finale, sinon avec Toulouse en 1985, le Stade français en 1998 ou Biarritz en 2006. « Tout s’est joué sur un regroupement à la 72e, si la balle était sortie pour les Auvergnats, on aurait peut-être perdu », explique le centre Henri Mioch. « Gasparotto avait fait une belle charge. Mais nous nous étions entraînés à retourner nos adversaires pour leur piquer le ballon. Un truc très dur à faire. Ça a marché, Sénal lui a chipé le ballon », poursuit Richard Astre, le demi de mêlée aux yeux de lynx.

Jean-Pierre Romeu venait de manquer une pénalité facile : en deux minutes, les Auvergnats virent neuf points s’envoler. « J’ai vu que l’arrière Droitecourt n’était pas en couverture car il était parmi ses trois-quarts. J’ai aussitôt alerté Séguier. J’ai démarré petit côté et j’ai tapé à suivre devant lui » poursuit Astre. Factuellement, la partie a basculé là-dessus, l’ailier de Béziers s’offrit un sprint de lévrier, au point de larguer… Sa propre chaussure, comme un poids mort qu’on jette au fossé. La course de Séguier fut un régal, mais dès le lendemain, dans les colonnes du Midi Olympique, des lecteurs posèrent la question fondamentale : « Comment Diable, Astre a pu se retrouver en possession de la balle alors que Clermont attaquait dans les 20 mètres ? » Nous sommes contents que quarante ans après, Astre nous ait cité un nom, Sénal. Car à l’époque, le Midi Olympique répondit ça par la plume de Raymond Sautet : « Comment la balle sortit dans pareilles conditions du côté biterrois ? C’est le secret des mauls et des mêlées ouvertes où les champions sont étonnants. » Les regroupements de l’ASBH étaient un univers en soi soumis à des forces telluriques, du rugby chimiquement pur. Ce rappel est en tout cas l’occasion de rappeler l’œuvre de Georges Sénal, combattant de l’ombre sous-estimé, parti sur une vexation deux ans plus tard.

Une équipe très jalousée

Mais pour bien saisir la force de l’événement, il faut se rappeler combien les Biterrois étaient jalousés, surtout dans le Sud-Ouest. Rarement une équipe aura été attaquée avec autant de mauvaise foi. Au nom d’une certaine idée du beau jeu déployé, on les résumait à la force ou à la férocité de leurs avants, Vaquerin, Palmié, Estève, Sénal qui, c’est vrai, savaient laisser tomber quand il le fallait ; à leur propension à cacher le ballon comme si c’était un crime. « Nous cherchions de la reconnaissance et nous voulions faire taire les caciques », reprend Astre. Quand on revoit cette finale, on se rend compte combien toutes ces polémiques étaient stupides. Béziers avait tout simplement dix ans d’avance avec son jeu de conservation même si le mot n’était pas encore utilisé. « Je pense que pour le grand public, ce fut la révélation de notre façon de multiplier les passes entre avants, ce jeu fait de soutien et de replacement. Nous le faisions en poule mais ce n’était pas télévisé », analyse Henri Mioch, l’un des jeunots de cette équipe, il jouait le rôle du trois-quarts centre physique et massif, rareté dans les années 70. « On oublie souvent que derrière, nous étions très talentueux. Cantoni, Fabre, Séguier, Cabrol étaient internationaux. Rivallo international B. Le plus maladroit, c’était moi avec mes 110 kilos. Quant à la jalousie qu’on suscitait, elle est humaine. Celui qui a trop de succès s’expose à ça. Quand on voit une belle fille au bras d’un gars, on se demande ce qu’elle lui trouve et on se dit qu’elle doit être forcément stupide. » Richard Astre vit toujours ça comme une souffrance : « On parle de nos titres mais on ne fait pas assez référence à notre jeu. Dans les années qui ont suivi nous n’étions jamais pris comme exemple lors des diverses réflexions sur l’avenir du rugby. » On imagine son amertume quand dans les années 80, on porta au pinacle le nouveau jeu toulousain du duo Villepreux-Skrela.

Des avants qui faisaient peur mais qui n’étaient pas des bourrins

C’est vrai que les avants de Béziers faisaient peur avec leur pilosité de Vikings et leur regard de pirates, Alain Estève serait même embauché plus tard par un metteur en scène pour jouer l’ogre du Petit Poucet. Ils étaient durs, oui, mais ils ne pratiquaient pas un rugby de « bourrins ». « Ils savaient rester proches les uns des autres pour passer la ligne d’avantage en se faisant des petites passes. Et ils s’efforçaient de rester debout. Ils étaient les héritiers du demi-tour contact de Lucien Mias, transformé en contact demi-tour. Ils préfiguraient aussi la tactique des blocs de l’époque Laporte-Brunel. Quant à Paco, Vaquerin et Estève, ils étaient plus complets que certains avants du XV de France d’aujourd’hui », détaille Jean-Pierre Elissalde qui les a si souvent affrontés avec La Rochelle ou Bayonne. Astre se veut plus précis : « La nouveauté de notre jeu, c’était l’intervention des avants dans toutes les zones. Et ça surprenait. Nous les utilisions même en leurre. Notre but, c’était le mouvement perpétuel et la maîtrise du ballon, plus que la vitesse pure. Les avants n’étaient plus seulement au service des trois-quarts. Le mot clé, c’était le soutien, encore et toujours. Nous nous inspirions d’une théorie : le losange des All Blacks et nous révions d’une partie où nous aurions eu le ballon du début à la fin. Même si c’était utopique. » Maîtrise ! Le cornac des éléphants biterrois aime insister sur ce point fondamental : « En demie contre Toulouse (12-9, N.D.L.R.), nous avions volontairement caché notre jeu. J’avais averti Raoul Barrière que je ne prendrai pas de risques si nous menions à la marque, que je ferai beaucoup de côtés fermés. Déjà parce que Skrela et Rives plaquaient beaucoup mais aussi pour surprendre en finale. Qu’est-ce qu’on n’a pas dit sur le moment ? Il paraît que nous étions fatigués, que nous avions trop joué depuis le début de la saison. Que sais-je ? » Programmer son jeu sur… 160 minutes, ce n’est pas donné à tout le monde. L’ASB l’a fait, forte de la confiance offerte par ses cinq titres en sept ans. « Après des demies brillantes et des finales ternes, on voulait faire le contraire. En plus, nous nous entraînions beaucoup mais on ne le disait pas. »

Les Biterrois n’étaient pas obsédés par le beau jeu vu comme une esthétique telle que le faisait une certaine intelligentsia du Sud-Ouest droguée à la référence basco-landaise, mais il arrivait que leur jeu devienne magnifique quand tous les paramètres étaient réunis. C’est ce qu’ils ont vécu en ce 28 mai à travers notamment l’essai de Paco : dix passes sur 80 mètres et huit avants sollicités debout dans un couloir. Les caciques ont bien été obligés de se taire, au moins pendant quelques semaines.