« Bébert » ce faux rude

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    « Bébert » ce faux rude
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Leur carrière s’est terminée sans la reconnaissance du XV de France alors qu’ils avaient tout pour voir la vie en bleu. pendant plus d’un mois, Midi Olympique vous emmène à la rencontre de cinq d’entre ces joueurs. Pour débuter cette saga : Albert Ferrasse. Le Dirigeant de légende fut d’abord un joueur à qui l’Histoire n’a pas vraiment rendu justice.

Quand il est mort, en 2011, à 94 ans, nous avions pensé tout de suite : « Le gros pardessus est vide. » Albert Ferrasse a incarné le rugby français et il l’a servi de plein de façons : dirigeant de club, dirigeant de comité, arbitre, dirigeant fédéral, évidemment et même international puisqu’il fut président de l’International Board, chargé de remettre la première Coupe du monde. à force de le voir ceint d’un halo d’autorité, en costume cravate, cigare souvent à portée de main où en cuissardes dans un ruisseau des Pyrénées, on finissait par oublier qu’il avait d’abord été un très bon joueur. Mais, c’est vrai, « Bébert » n’a jamais porté le maillot de l’équipe de France, à la différence de son complice Guy Basquet qui en fut même le capitaine à 24 reprises (sur 33 sélections). 

A côté de lui, le deuxième ligne Albert Ferrasse faisait figure de combattant de l’ombre. Pourtant, il fut aussi un joueur de premier plan. Assez fort en tout cas pour être titulaire de l’équipe d’Agen championne de France en 1945. On le reconnaît bien sûr les photos d’alors avec une coiffure de Zazou, il semble colossal à côté des autres mais ses mensurations détonnent avec les critères actuels : 1,80 mètre pour 93 kilos. Il serait un poids plume face à certains golgoths du Top 14. N’empêche, à l’époque il apportait du poids et de la force au SUA. 

Ferrasse, roi de la godasse ?

Quel joueur était-il vraiment ? Dans les années 70-80, un confrère se laissa aller à la facilité d’une formule : « Ferrasse, la godasse » pour brosser à traits grossiers l’image d’un deuxième ligne vicieux et impitoyable. Tout est parti de ce cliché qui avait l’avantage d’être raccord avec la pratique du pouvoir sans concession de celui qui deviendrait le patron de la FFR. Mais il n’aimait pas cette rime riche : « Elle m’a été donnée par un journaliste qui ne m’a jamais vu jouer. Elle m’a beaucoup peiné. La ligne d’avants dans laquelle j’évoluais était rugueuse mais, non seulement je ne me distinguais pas dans le mauvais registre et j’étais même accusé de mollesse », se plaignait-il. Les témoignages de l’époque confirment. « Celui qui a dit ça est un imbécile. On reprochait à Ferrasse de ne pas jouer avec ses moyens. S’il l’avait fait, il serait devenu international », déclara un jour Charles Calbet, le grand centre du SUA. 

Albert Ferrasse n’était pas un spadassin des pelouses, pas un spadassin naturel en tout cas. Si quelqu’un devait se rapprocher de ce profil, c’était plutôt son mentor : Robert Landes. Il formait avec lui un solide attelage en deuxième ligne et il en tira bien des ficelles : « Il fut très sévère avec moi au début, puis m’accorda sa confiance. Il m’a marqué par sa robustesse, son tempérament de combattant qui le poussait à s’imposer d’entrée à l’adversaire et par sa technique individuelle de sauteur. L’alternance dans nos sauts se révéla particulièrement productive. Quand, il me faisait le petit signe qui signifiait « à toi de sauter », je savais que je serai protégé. » 

Albert Ferrasse, le « parrain » du rugby français avait été en son temps un jeune loup que les anciens avaient regardé en chien de faïence lors de ses premiers entraînements, en 1940-1941. Il avait sûrement des aptitudes athlétiques qui le distinguaient de la masse, mais il fut sévèrement traité par ses aînés. Au point d’évoquer cet épisode sans entrer véritablement dans les détails : « J’ai passé près d’un an au purgatoire car, au cours d’un de mes premiers matchs, j’ai oublié les devoirs de ma charge de forward (avant), ce que ne m’avait pas pardonné mon capitaine, ni la Commission de rugby ». Quelle forfaiture avait donc commis le jeune Albert ? On parle d’un chaud rendez-vous esquivé ou d’une volonté de trop toucher le ballon, ce qui était une accusation gravissime pour les avants de l’époque. « A partir de là, je sus revoir ma façon de jouer pour la rendre plus anonyme mais aussi plus collective, et donc plus efficace. » Il racontait aussi sa honte quand, après un match où ses poussées en mêlée avaient laissé à désirer, son pilier droit Jean Londaitsbehere, Basque taiseux, avait simplement lâché ironique sur le chemin des vestiaires : « Tu as tellement poussé que j’ai le cul tout bleu. » Albert avait pâli : « Ces simples mots d’un homme avare de paroles me touchèrent plus que des propos véhéments. »

Le basket et l’atout touche

Son premier entraîneur, Jean-Baptiste Bédère fut long à convaincre sur les aptitudes de ce malabar un peu trop gentil. Ses oreilles en chou-fleur et sa face couturée de cicatrices inspiraient le respect à elles seules. Il eut ce mot cruel à l’endroit de Ferrasse : « Si je ne le connaissais pas, je dirais qu’il est bon. » Paroles assez obscures que l’intéressé ne décrypta jamais. Mais elles ne l’empêchèrent pas de trouver une place de titulaire dans cette grande équipe d’Agen qui joua quatre finales majeures en quatre ans. Deux gagnées (championnat et Coupe de France 1945) et deux perdues (championnat 43, championnat 47). Elle était alors dirigée par Marcel Laurent, un homme rude, lui aussi, qui ne vivait pas le rugby comme un poème. Il fera également une carrière de dirigeant fédéral et de sélectionneur… sous l’égide de son ancien élève.

Les comptes rendus épars des matchs des années 40 font état d’un Ferrasse… buteur. Preuve que « Bébert » était vraiment un avant complet, adroit et coordonné. On n’ose pas écrire « moderne » tant ce mot est galvaudé. Les archives révèlent finalement un deuxième ligne excellent sauteur et adroit. Il pouvait être « l’artiste » d’un pack de rudes. 

La carrière crampons aux pieds de Ferrasse tord le cou à beaucoup de clichés. Il n’était pas un obsédé précoce du ballon ovale et à son époque, les jeunes touchaient déjà à beaucoup d’activités : « Le basket est un excellent sport. Au collège de Marmande, un professeur avait formé une équipe et je ne me fis pas prier pour y entrer. On nous appelait les « Papillons ». C’est là que j’ai cultivé ma détente qui m’a valu d’être classé parmi les meilleurs joueurs de touche. » 

L’homme apparaît donc plus délicat qu’on ne le croit. Sa masse le servait, mais on peut deviner que le deuxième ligne savait aussi se servir de ses mains, plus que Robert Landes… Durant sa jeunesse marmandaise, il avait été champion de tennis de table, gage d’adresse. Pas un petit coq de pacotille, couronné à l’échelle d’un département rural. Mais un vrai champion de France Ufolep en double avec Robert Guipoux. Il fut même sélectionné pour les jeux Olympiques travaillistes de Barcelone, annulés à la dernière minute à cause de la guerre civile espagnole. Albert et son alter ego avaient fait le déplacement jusqu’en Catalogne avant de revenir en France dans un bateau surpeuplé : « Le ping-pong fut la grande affaire de ma jeunesse. Le rugby ne vint que plus tard »

Dans l’ombre de soro et Moga 

La carrière de Ferrasse-joueur dit beaucoup de choses de la vie des rugbymen d’alors. Il avait passé trois ans dans l’armée, guerre comprise. Puis, il signa à Agen parce qu’il y occupait un emploi harassant chez un négociant de vins local : deux ans à rouler des barriques. Sa carrure imposante avait séduit son employeur. 

Frais licencié au SUA, il faillit céder aux sirènes de l’US Fumel qui proposait des emplois dans une usine métallurgique. Albert Ferrasse trouva ensuite, c’est vrai, un emploi intéressant dans une entreprise de négoce de bois et de matériaux mais il ne s’agissait pas d’un boulot fictif. Il dut très vite faire de la comptabilité et de l’animation d’un réseau commercial. 

Titulaire dans une équipe de premier plan, il pensa forcément à l’équipe de France qui avait ouvert ses portes à son cadet Guy Basquet. Quand on lui posait la question, il ne le cachait pas et ses réponses donnent un éclairage assez cru sur la façon dont la sélection fonctionnait à l’époque, quand les images ne circulaient pas et que le bouche-à-oreille était roi. « Oui, j’ai regretté de ne jamais avoir revêtu le maillot tricolore. Après plusieurs sélections dans des équipes provinciales, j’avais nourri quelques espoirs et Guy Basquet avait plaidé ma cause auprès de Roger Lerou. Mais Moga et Soro étaient d’indiscutables et, à moins de leur faire un croche-pied dans l’escalier, je ne pouvais espérer prendre leur place. Peut-être que si j’avais accepté de jouer pilier… Mais je n’avais pas le tempérament d’un pilar. » 

Dans cet après-guerre marqué par les privations, les tests internationaux étaient rares et, en plus, les remplacements en cours de match n’étaient pas autorisés. La moindre sélection valait donc l’adoubement d’un chevalier. Enfin, l’attelage des percherons Robert Soro-Alban Moga (108 et 110 kilos) faisait figure d’arme atomique du pack français. 

Pourtant, à deux reprises, Ferrasse hérita du strapontin de remplaçant. Sans espoir. En 1948, il fut un spectateur privilégié de la victoire historique à Swansea dans un froid intense. « Si ma carrière s’était arrêtée au lendemain du jour où j’ai franchi la barrière de l’aire de jeu, peut-être nourrirais-je quelques regrets. Mais j’ai vécu de tels moments de communion avec les internationaux français et étrangers que je peux parler de compensation. »

Visiblement, Roger Lerou, grand manitou du XV de France, avait mal écouté les conseils du tonitruant Guy Basquet au sujet de son pote. Dix-huit ans plus tard, Ferrasse et Basquet vainqueurs des élections fédérales, le feraient partir du Comité de sélection. Ils étaient devenus des hommes de pouvoir sans complexe.

Jérôme Prévot
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