Comme le loup blanc

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Leur carrière s’est terminée sans la reconnaissance du XV de France alors qu’ils avaient tout pour voir la vie en bleu. Pendant plus d’un mois, Midi Olympique vous emmène à la rencontre de cinq d’entre ces joueurs. Cette semaine, Alain Lansaman. Le troisième ligne d’Hagetmau n’avait pas fini sa carrière qu’il était déjà un mythe. Il fut, dit-on, le plus grand regret de Jacques Fouroux. Retour sur un joueur dur, courageux, adroit et laconique.

La simple évocation de son nom suscita encore des hochements de tête dans le milieu. Alain LAN-SA-MAN, trois syllabes qui claquent dans les apéros d’après-match. Il jouait troisième ligne à Hagetmau, son front dégarni ceint d’un large bandeau blanc. Il fut champion de France de Deuxième Division (1980) et de Groupe B (1983), mais dans l’élite, il ne fit jamais mieux qu’un barrage (un faux seizième en fait) contre Béziers en 1986. Et bien sûr, jamais, il n’enfila le maillot Bleu. Ce fut, dit-on, le plus grand regret de Jacques Fouroux, sélectionneur du XV de France. Il n’avait pas osé appeler ce terrible joueur connu comme le loup blanc pour son tempérament mais, on l’oublie, pour ses qualités athlétiques, sa détente et son adresse. Le « Lion de la Chalosse » se contenta de quelques strapontins et d’exploits ignorés du grand public : France B, sélection de Côte basque-Landes, Coupe des Provinces. Il battit même les All Blacks avec une sélection en 1981 à Grenoble (18-16) et quelques caramels sur Loveridge. L’année suivante, il surclassa les Gallois avec France B à Lourdes, et une empoignade mémorable avec l’un des frères Moriarty. Tout ça alors qu’il jouait en Groupe B. Son destin raconte le rugby amateur sous plusieurs angles. La version enchanteresse d’abord : il était fils d’un agriculteur de Momuy. Avec ses quatre frères, il avait intensément pratiqué le basket au point d’être champion régional en 1975. Jusqu’à un âge avancé, il assuma même deux matchs dans le week-end. Sous le maillot SAH, il jouait aussi fréquemment avec trois de ses frères, Max, Bernard et Francis (le cinquième, Serge est actuellement maire de Hagetmau). Alain avait toujours refusé de quitter son club malgré les nombreuses offres venues de Mont-de-Marsan, de Dax, de Lourdes et d’ailleurs.

Tout le monde voulait se mesurer à lui

Mais dans ce rugby-là prisé des nostalgiques, il fallait aussi s’imposer et se faire craindre. Plus que de nos jours, le vrai courage y était une vertu cardinale. Les matchs ne se déroulaient pas dans une atmosphère de Bibliothèque Rose. Laure, la fille d’Alain, se souvient : « J’étais petite, j’assistais aux matchs et je finissais en pleurs. J’entendais des choses horribles venues du public. Du style : « Tuez-le, le 7. » Mais je ne me rendais pas compte. Ce n’est qu’après que j’ai compris la carrière qu’il avait faite. Des gens m’ont parlé de ce qu’il représentait pour eux. J’ai aussi rencontré quelques gars, mais très peu, qui me disaient qu’il les avait traumatisés. » Au début des années 2000, nous l’avions croisé au hasard d’un après-match à Mont-de-Marsan et nous l’avions observé à la dérobade. Plusieurs autres regards plus ou moins discrets le scrutaient aussi. C’était donc lui Lansaman. Pas si grand que ça, mais si noueux avec ses épaules et son torse de lutteur de foire. On le disait déjà malade mais ça ne se voyait pas… Il subsiste peu de traces tangibles de sa carrière. Comme il jouait dans un club modeste, les images ne sont pas légion. Il n’aimait pas non plus répondre aux interviews. En 1983, il avait obstinément refusé de s’exprimer face à Patrick Thillet de France 3. Seul un sourire avait répliqué aux demandes pressantes du journaliste et à la caméra qui tentait de le faire prisonnier de sa notoriété ambiguë. Ses qualités hors normes nous ont été transmises par la tradition orale et par la verve des reporters qui décrivaient avec force adjectifs son sens de l’engagement. Avant même la fin de sa carrière, il était devenu un mythe. Sylvain Lapique, journaliste originaire d’Hagetmau, confirme : « Quand on me demandait d’où je venais, il suffisait que je dise le nom de la ville pour qu’on me réponde tout de suite : Lansaman. » Cet homme laconique suscita une mine d’anecdotes, de légendes et de propos rapportés. On prêta même une déclaration à sa propre mère qui fit le tour de France : « Si j’ai peur pour lui quand il entre en jeu ? Non, j’ai peur pour les autres ! » Sa reconnaissance lui coûtait cher, dans chaque club, le « baron de la castagne » local voulait se mesurer à lui. À Voiron, dans l’Isère, soit très loin de chez lui, on parle encore de son face-à-face avec le pilier Bébé Montagny. Sa fille Laure reprend : « Tout ça contrastait avec son comportement à la maison. Il était plein de douceur, même s’il était très exigeant. Il ne parlait pas de sa carrière, il ne se vantait pas. À son enterrement, avec ma sœur, nous avions dit qu’il n’aurait pas aimé qu’on parle autant de lui. »

Henry Broncan médusé

Quand il a disparu en 2006, Jacques Verdier écrivit dans Midi Olympique : « Je le revois en Coupe des Provinces tenir tête sans un cillement aux Toulonnais Manu Diaz, Éric Champ et Bertrand Gallion (excusez du peu !). » « Je le revois contre Agen au sommet de son art, réaliser une performance dont on n’a pas idée. Plaquant à tour de bras, récupérant tous les ballons aériens, cinglant à deux reprises dans l’ouvrage adverse avec une vitesse et une technique gestuelle incomparable. » Mais en cet été 2006, nous avions été sidérés par un texte que nous avait adressé Henry Broncan. Nous nous attendions au témoignage d’un ami. Justement, non. En fait, il racontait un Lombez-Samatan — Hagetmau de novembre 1984. « On lui a préparé une réception digne de son renom. On ne s’est pas rasé, on s’est laissé pousser les ongles. On s’est réunis tous les soirs, on a même fait de la vidéo. » Le match fut très chaud et très serré : 13-13 à la 79e et une ultime action avec coup franc du bord de touche jouée en chandelle par les Hagetmautiens vers les avants adverses regroupés sur leurs 22, un pari fou… Et Lansaman vint au milieu de cette meute pour saisir le ballon au-dessus de ses huit adversaires médusés, avant de libérer le ballon sur un plateau pour sa charnière. « Comme à l’entraînement ! Je n’avais jamais vu un joueur monter aussi haut. » Drop victorieux ! Furie des Gersois contre l’arbitre, tandis que Broncan restait pétri d’admiration malgré la défaite. La lettre du « sorcier du Gers » se terminait ainsi : « Je n’ai jamais serré la main d’Alain Lansaman, je n’ai jamais échangé un mot avec lui, mais je suis allé souvent le voir jouer… et même passé des étés dans un camping proche d’Hagetmau. Dans nos soirées quand nous parlions d’un joueur qui jouait les ballerines, nous disons : celui-là, c’est pas Lansaman. » Le soir même Henri Broncan avait appelé son ami Jacques Fouroux pour lui conseiller de sélectionner un tel phénomène. « C’est là qu’il m’a dit qu’il avait peur qu’il « égratigne » les Britanniques. » Alain Lansaman était un dur, clairement : « Tout le monde voulait l’attraper, y compris nous à Lombez. On se motivait même là-dessus. Mais je sais aussi que partout, des gens achetaient un billet pour le voir jouer, lui, en personne. »

On parlait de lui dans le vestiaire des Bleus

Max Godemet fut son entraîneur au début des années 80. Avant même son arrivée au club, on lui parlait d’un geste incroyable d’Alain Lansaman lors de la finale de deuxième division de 1980 contre Foix, un plaquage terrible sur un ailier lancé à pleine vitesse et catapulté sur la cendrée de Lourdes. Le match s’était joué à ça. « Moi, je ne l’ai vu qu’arrêter net JPR Williams lors d’un match entre la Côte basque et Bridgend. C’est sûr qu’il était dur au mal, intraitable en défense et ses charges étaient dévastatrices. Il mettait aussi des plaquages à la limite, ça lui échappait. Il prenait beaucoup de coups aussi. » Son ancien entraîneur ne veut surtout pas le résumer au rugby « boum-boum ». « Il pouvait très bien s’intégrer dans le jeu de mouvement que je prônais. Il avait la technique et le sens de l’évitement que lui avait donné le basket. Mais quand il jouait en sélection, en France B, en Coupe des Provinces notamment, il se montrait sous une autre facette. Il se concentrait sur le combat car il voulait tellement prouver. J’avais fait tout un travail sur les tests physiologiques de mes joueurs. Je m’étais rendu compte qu’il n’avait pas un foncier extraordinaire. Il n’était pas le plus endurant, mais il ne se déplaçait pas pour rien. Il avait le sens du jeu en fait et il était aussi très fort en touche. On faisait beaucoup d’alignements raccourcis. Il avançait, il reculait très vite pour placer sa détente. » Alain Lansaman n’a donc jamais joué pour les Bleus, mais en discutant à droite et à gauche, nous nous sommes rendu compte que son ombre, son fantôme presque, planait au-dessus du groupe dans les années 85-86. Phénomène hallucinant presque paranormal. Un international qui veut garder l’anonymat nous fit cette confidence. Avant un match important, Jacques Fouroux s’était mis en tête de motiver ses joueurs par la colère en se faisant détester lui-même. « Il m’avait pris bille à bille en me criant pour m’énerver comme s’il voulait que je le frappe : "Je suis un enfoiré, t’as vu ce que j’ai fait ? Je n’ai pas sélectionné ton pote Lansaman." » À défaut d’être sur la pelouse, Alain Lansaman rodait donc par la pensée dans les couloirs et les vestiaires. Le pilier Pascal Ondarts aussi adorait celui qui poussait derrière son cul : « Nous avons joué quatorze ans ensemble en Côte basque-Landes. C’était l’homme le plus courageux que j’ai rencontré. Je l’ai vu jouer avec un œil à moitié arraché, comme il ne voyait plus rien, il m’a d’ailleurs cassé le nez, alors qu’il jouait avec moi. Quand j’ai débuté en équipe de France, à 30 ans, Fouroux interceptait tous les messages de soutien pour ne pas qu’on attrape la grosse tête. Mais dans le tunnel, juste avant d’affronter les All Blacks, alors que la tension était à son comble, il m’a pris à part et m’a lu la lettre qu’Alain Lansaman m’avait écrite. Je l’ai conservée. Peu après, Jacques Fouroux est venu me dire, un peu contrit qu’il n’avait pas toujours été gentil avec moi. C’est vrai, qu’il m’avait souvent laissé sur le banc pour me faire débuter à 30 ans. Je lui ai répondu que je ne lui en voulais pas pour ça, mais que je lui reprocherai toujours de ne pas avoir sélectionné mon ami Lansaman. » Ne pas être international, mais savoir qu’on est cité dans les discours du sélectionneur d’avant et d’après match… Et si c’était ça finalement la classe ?

Jérôme Prévot
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