Tournée 1994, la relance des bleus pour la der à Auckland

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    Tournée 1994, la relance des bleus pour la der à Auckland
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Les All Blacks n’ont plus perdu à Auckland depuis 1994 quand la france les crucifia sur une relance de 80 mètres. Le fameux « essai du bout du monde » conclu par Sadourny et offert par Accoceberry. Moment fort d’une des dernières tournées à l’ancienne.

Trente-huit… Les All Blacks ont gagné 38 fois de rang à l’Eden Park d’Auckland, la forteresse la plus inexpugnable du circuit international. La dernière fois qu’ils y ont chuté, le rugby n’était même pas encore professionnel. C’était il y a vingt-quatre ans, et les auteurs de l’exploit portaient une tunique bleue. De ce succès des Français 23-20 émerge évidemment le moment d’extase final : quatre-vingts mètres, sept passes, trente-trois secondes et pour finir une offrande royale. Dans la brume d’un petit matin nordiste de 1994, le XV de France commandé par Philippe Saint-André arracha ainsi sa première série de tests en Nouvelle-Zélande. Une farandole de dernière minute avec une retransmission coupée dès le coup de sifflet final, si brutalement, qu’à moitié endormi sous l’effet d‘une sortie prolongée, on se demanda si on n’avait pas rêvé. Si la dernière passe de Guy Accoceberry pour Jean-Luc Sadourny n’était pas trop belle pour être vraie.

Cadre pas à la hauteur 

Le contexte ne se prêtait pas forcément à ce triomphe car, sous un soleil froid d’hiver austral, le stade n’était pas plein. Les supporters néo-zélandais étaient alors obnubilés par la tournée des Springboks sur leur sol qui devait suivre, la première depuis la fin de l’apartheid. L’événement était si fort en soi après treize ans d’absence que les Kiwis en avaient négligé la tournée de ces Français talentueux mais difficiles à cerner. Blanco n’était plus là. Ils sortaient d’un tournoi moyen, ils venaient de perdre au Canada, ils étaient commandés par un ailier, bon sur les crochets, mais pas si rapide sur les courses longues. Ce duel faisait figure d’amuse-gueule. À bien y réfléchir, on se rend compte qu’on vécut là l’un des premiers embouteillages du calendrier international. Dommage pour les Bleus, ils auraient mérité un cadre plus solennel pour cette première série victorieuse (deux victoires à zéro) car les Bleus avaient gagné nettement le premier test à Christchurch (22-8) face à des All Blacks qui faisaient débuter un ailier hors norme, Jonah Lomu ainsi qu’un demi d’ouverture au nom de détective, Simon Mannix. 

Acco et son geste grandiose 

Une semaine plus tard, Lomu était toujours là, costaud mais un peu timide à 19 ans. Deylaud se faisait plaisir de l’asticoter avec de vrais caramels. Mannix avait laissé sa place à Stephen Bachop héros du Mondial 91 …. avec les Samoa. Il faut toujours un seizième homme pour un exploit. Ils voulaient forcément prendre leur revanche. « Ils nous avaient promis l’enfer », confie Yann Delaigue, remplaçant au coup d’envoi. Ils menaient 20-16 tant bien que mal avec un essai du capitaine Fitzpatrick. Mais il leur manqua une minute, avant cette ultime relance magnifique dont Guy Accoceberry, demi de mêlée de Bègles, demeure le porte-étendard par son geste, qui porte en lui l’essence du rugby, sa substance même : « On m’en parle tous les jours, plus encore que si j’avais aplati. Huit personnes sur dix me disent : mais pourquoi n’as-tu pas marqué toi-même ? » Il répond chaque fois sans tricher : « Quand je prends le ballon, c’est pour y aller tout seul. Mais du coin de l’œil, j’ai vu deux taches noires, deux vaches landaises revenaient sur moi. J’ai vu Jean-Luc à ma gauche, ça m’a paru logique de le servir. » À 28 ans, il était déjà si heureux d’être là pour ses débuts internationaux. Car son destin, c’est l’exploit dans l’exploit : « Deux premières sélections, et deux victoires chez les All Blacks. Le coach Pierre Berbizier m’a dit qu’après de tels débuts, je pouvais presque m’arrêter. » Le demi de mêlée, pharmacien de profession avait été choisi pour ses qualités d’éjecteur, il était la personne idoine pour fluidifier le jeu des Français. « Oui, c’était mon style. En rugby pur, Fabien Galthié était meilleur que moi. » 

Delaigue et la Double croisée 

Cette relance mythique, il la connaît par cœur : « Je suis resté dans l’axe parce que sur le seul regroupement, c’est le talonneur Jean-Michel Gonzalez qui a joué mon rôle. En fait, les All Blacks jouaient la montre, Bachop a manqué une première touche. Jean-Luc a préféré dégager, Philippe l’a engueulé : on n’a plus le temps, il faut tout jouer. Trente secondes plus tard, rebelote. Toujours par Bachop. Philippe n’a pas hésité et tout s’est déroulé dans le bon tempo. » Il revint à capitaine Saint-André le mérite d’avoir allumé la mèche : une étincelle unique qui déclencha tout un processus comme dans le générique de « Mission : impossible ». Une flamme de 80 mètres qu’aucun all black ne sut éteindre. Abdelatif Benazzi qu’on chambrait pour sa prétendue maladresse fit une passe digne de Maso et Trillo ou plutôt de Jauzion par son passage de bras.

Quand on revoit l’action, on est frappé par une chose, le soutien inépuisable dont bénéficia chaque porteur du ballon. « En sport, il y a des moments magiques. Tout le monde a fait le bon geste au bon moment. En fait, chaque geste sur cette action est fait pour mettre l’autre dans les meilleures conditions possible, » analyse un autre acteur majeur, Yann Delaigue, 21 ans, entré à la 60e à la place de Thierry Lacroix. Il vivait sa deuxième sélection après sa révélation, par une entrée fracassante en Écosse pour sauver le Tournoi. C’est lui qui redressa l’action qui aurait pu s’enfermer vers l’aile droite, le coup de pinceau décisif pour parfaire la toile de maître : « Il y a eu deux croisées, la première entre Ntamack et Cabannes vers l’extérieur ; je fais la seconde avec Cabannes pour retrouver l’intérieur du terrain. Je fais deux ou trois crochets pour cadrer… l’arbitre, mais aussi mes vis-à-vis et servir « Acco » sur ma gauche. » 

Pour ceux qui l’ont vécu, la grandeur de cet essai n’est que l’acmé d’un chapitre très fort de l’Histoire du XV de France. Peut-être ne fut-il pas célébré à sa juste valeur, à cause de la force renaissante du rugby anglais de Will Carling. Il s’agit de l’ère Pierre Berbizier sélectionneur avec le docteur Marc Bichon pour l’assister. Le jeune coach (36 ans) avait amené une rigueur nouvelle en termes de discipline et de préparation avant et pendant les rencontres : « Nous avions vécu une super tournée, même si elle avait mal commencé par une défaite au Canada. Mais nous avions acquis une condition physique magnifique, jamais je ne me suis senti à ce point en forme, poursuit Yann Delaigue. Il faut bien comprendre une chose : nous avions un mois et demi pour travailler. Nous pouvions programmer une montée en puissance sur les deux ou trois dernières semaines. Aujourd’hui, les tournées sont très courtes, on ne peut plus faire ça. Mais Pierre Berbizier amenait une vraie dynamique. Déjà parce qu’il participait aux séances avec nous et qu’il était toujours devant dans les footings. »

Une condition physique inédite : la patte Berbizier 

Peut-être que ce succès à Auckland fut un moment magique, un entre-deux spatio temporel quand les presque professionnels se vivaient encore comme des amateurs. « Les tournées nous permettaient de découvrir la vie des professionnels. Moi qui m’entraînais trois fois par semaine, je passais à deux séances par jour. En plus, nous étions contents de partir pour sept semaines alors qu’aujourd’hui, on a l’impression que les joueurs y vont par obligation », poursuit Guy Accoceberry qui aime retracer cette tournée mythique dans sa globalité. « On nous parle toujours de cet essai, mais il y eut aussi le premier test de Christchurch et surtout un match de très bon niveau contre les All Blacks B (victoire 33-25 à Wanganhui, N.D.L.R.) qui comptaient une moitié de futurs mondialistes. Il y eut à cette occasion un essai extraordinaire d’Adbelatif Benazzi qui passa bien sûr totalement inaperçu en France. Même les entraînements étaient incroyables. Les deux dernières séances avant Auckland n’ont pas vu un ballon tomber au sol. Plus tard, Pierre Berbizier nous a dit qu’il n’avait quasiment rien à faire. Tout marchait à la perfection. » 

Yann Delaigue pourrait parler des heures de ces sept semaines enchantées : « J’avais vingt ans, et j’étais en chambre avec Philippe Sella, l’idole de mon enfance. Vous imaginez… »

Jérôme Prévot
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