La reprise des laissés pour compte

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    La reprise des laissés pour compte
Publié le , mis à jour

Provale a organisé, cette semaine à Bordeaux, son stage destiné aux joueurs en recherche d’emploi. Regard sur quatre jours de travail en petit groupe pour les délaissés du rugby pro, qui ne désespèrent pas de retrouver un club.

«Allez les gros ! » Benjamin Lapeyre conserve sa bonne humeur légendaire. Malgré la chaleur du terrain synthétique de l’Union Bordeaux-Bègles, malgré les efforts de cette préparation physique un peu particulière, malgré l’absence de clubs. Le stage Provale, cette année, c’est cinq jours sur les installations de l’UBB, généreusement prêtées pour aider les joueurs « chômeurs » à retrouver un club. « On a plutôt pris le parti de faire un stage où on leur donne les outils pour se préparer individuellement, pour rebondir psychologiquement et éventuellement au niveau professionnel », explique Yannick Lacrouts, ancien pilier et chargé de mission au service du réseau des joueurs depuis quatre ans. Cinq ont répondu présents. On y retrouve Paul Couet-Lannes, qui n’a joué que quatre matchs cette saison avec Mont-de-Marsan, trois joueurs du Stade français, le club qui a le plus dégraissé (Matthieu Ugena, l’immense Lorenzo Cittadini et Jean-Baptiste De Clercq, pilier belge) ainsi que Benjamin Lapeyre. Ces cinq-là sont unis par une situation qu’il n’avait pas imaginée : la recherche d’emploi. Aussi, cette semaine est intense avec de la préparation physique, un cours de diététique et de nutrition, de la musculation, un cours de prévention des blessures avec le kiné de l’UBB, Loïc Arnoul, et un autre de préparation mentale avec Laurent Baluc-Rittener, ancien joueur pro et élu de Provale. Du mental, ces cinq-là n’en manquent pas. Paul Couet-Lannes parle « d’avancer », Benjamin Lapeyre de s’en sortir « plus fort encore ». Lorenzo Cittadini, plus de 50 sélections sous le maillot italien, deux Coupes du monde à son actif, préfère blaguer : « Je suppose qu’il voulait indexer mon salaire sur mon âge ! » Ce rugby professionnel, qui marie encore l’ambiance des vestiaires façon village et les contrats réalisés en compagnie d’un agent, voire d’un avocat, n’a que peu d’humanité pour ceux dont les clubs veulent se séparer. Et l’ego peut en prendre un sacré coup. Paul Couet-Lannes a croisé ainsi deux amis de ses belles années biarrotes, Romain Lonca et Yann Lesgourgues, dans les couloirs du nouveau centre de formation de l’UBB. Réconfortant et frustrant à la fois.

Le courage d’être identifié chômeur

Ces cinq ont du peps à revendre, la lucidité d’analyser avec clarté leur situation et surtout la force pour se relancer sur le marché et cela malgré cette expérience totalement inédite de la recherche d’un emploi. « C’est très bien que ces joueurs aient le courage d’être identifiés comme étant au chômage, explique Yannick Lacrouts. C’est un peu un échec pour eux et nous, on essaye de leur faire passer le message que ce n’en est justement pas un, que cela peut arriver. Mais vis-à-vis du regard des autres et de la société, cela peut être dur à vivre. Ils l’assument bien et le fait qu’ils soient là prouvent bien leur motivation. Si un club veut les engager, ils en font ici la preuve. Ils sont prêts à tout faire pour rebondir. » Prêts, certainement. L’UBB leur a mis à disposition, Bertrand Dedieu, préparateur physique des espoirs et ce dernier ne les ménage pas. Ce serait plutôt le contraire. à 16 heures, les sprints enchaînés et les jeux avec ballons se succèdent sans répit, en plein soleil sur un synthétique qui chauffe à vue d’œil. L’ambiance du stage ? « Les joueurs se connaissent pour la majorité, donc c’est l’ambiance bonne enfant que l’on peut connaître dans un vestiaire classique », sourit Yannick Lacrouts.

Gérer l’inactivité

Candice Boulanger, chargée de mission formation-reconversion, fait la « nounou », taquinée par un Benjamin Lapeyre, toujours plein gaz. Matthieu Ugena, l’ex-jeune troisième ligne parisien, qui a senti une petite gêne, va voir les kinés. Les quatre se séparent en deux avec d’un coté « les gros » et de l’autre « les flèches ». Paul Couet-Lannes est appliqué, Lorenzo Cittadini possède encore un joli coup de reins et chambre bien son ex-coéquipier belge. ça bosse sérieux, un peu isolé mais sans maugréer.
Durant cette semaine, ils oublient les footings solitaires, les séances de musculation seuls dans son coin et les questions qui reviennent sans cesse. Les propositions ? Il y en a. Des clubs de Fédérale 1, quelques pistes en Pro D2. Restent encore une chance, la période de mutations supplémentaires du 10 juillet au 31 août initiée par Provale et validée à l’unanimité par la LNR et tous les président du Top 14 et du Pro D2. Le joueur ne sera alors ni considéré joker médical, ni joueur supplémentaire. Après, restera l’option « jokers médicaux ». Mais comme l’explique parfaitement Benjamin Lapeyre, la réforme des dérogations au salary cap bloque un peu cette piste.
Davantage de clubs et plus de statuts ? Comment rebondir ? Suis-je toujours un joueur de rugby ? Pour ces athlètes de haut niveau, habitués à leurs doses de dépenses physiques et d’adrénaline, l’inactivité est pire qu’un séjour en prison. Et cette « nouvelle mode » du contrat rompu du jour au lendemain fait peser une menace sur tous les salariés du rugby. « Ce qui a beaucoup changé, ce sont les joueurs qui ne sont plus sûrs d’aller au bout de leur contrat, précise Yannick Lacrouts. On le voit cette année avec beaucoup de joueurs du Stade français qui sont remerciés même s’ils sont encore sous contrat. L’an dernier, il y en a eu à Montpellier. Cela arrive de plus en plus et c’est un peu inquiétant. » 
Inquiétant, et même anxiogène. Les cinq joueurs ont quitté en papotant, le terrain synthétique du stade André-Moga. L’orage menaçait et ils se dirigeaient vers la salle de soins. Comme des joueurs de rugby. Sans club peut-être mais comme des joueurs. Comme des hommes qui vivent du rugby…

Jean-Yves Saint-Céran
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