De Villiers : « On ne peut pas s’échapper sur la dimension physique »

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    De Villiers : « On ne peut pas s’échapper sur la dimension physique »
Publié le , mis à jour

Son travail auprès des avants sud-africains a fait de lui l’un des coachs les plus cotés du circuit international. Après dix années passées loin de la capitale, Pieter de Villiers est de retour au Stade français pour tenter de sortir le club parisien de la torpeur.

En quelle année avez-vous quitté le Stade français ?

En 2008, soit il y a exactement dix ans. Je souffrais des cervicales, j’ai dû me retirer avant la fin de la saison. Le Mondial en France avait été en réalité ma dernière grande motivation sportive. Derrière ça, j’ai eu du mal à repartir. À 35 ans, j’avais peut-être envie d’autre chose…

Qu’avez-vous fait, après ?

J’ai passé six mois en France avant de rentrer en Afrique du Sud pour y monter un projet aux côtés de mon frère, sur la côte ouest et dans l’immobilier. Mais à peine avais-je posé le pied au Cap qu’un vieux copain m’appelait. Son club de Villager cherchait un coach pour la mêlée. De fil en aiguille, j’ai été promu entraîneur en chef. Voilà, le rugby m’a rattrapé beaucoup plus vite que je ne l’aurais cru. Au fil des mois, j’ai découvert des choses. Et j’ai voulu approfondir le sujet.

Quel sujet ?

En fin de carrière, je me suis passionné pour la biomécanique et le travail de gainage qui pouvait considérablement aider les joueurs, de la première à la troisième ligne, en mêlée fermée. En fait, le travail de la ceinture abdominale est fondamental. Le but, c’est d’avoir un placement parfait et le tenir très longtemps. Pour dominer son vis-à-vis ou, au contraire, encaisser sa charge. J’ai d’ailleurs créé un joug spécial qui permet de travailler en profondeur le gainage des joueurs. Nous l’aurons peut-être ici, bientôt…

À quel moment avez-vous croisé la route de Heyneke Meyer pour la première fois ?

En 2012, je m’occupais du petit club de Villager lorsque Heyneke m’a appelé. Il venait d’être nommé sélectionneur des Springboks et cherchait un spécialiste de la mêlée. J’ai dit oui et suis resté salarié de la Fédération sud-africaine jusqu’à ce que le Stade français me contacte, en mai dernier.

On dit que vous avez longuement hésité avant de dire oui aux dirigeants parisiens…

C’est vrai. J’avais un très bon poste en Afrique du Sud. J’épaulais Rassie Erasmus (le nouveau sélectionneur national sud-africain, N.D.L.R.) chez les Springboks. Je le trouvais très bon, il m’apprenait beaucoup de choses, notamment dans la conquête aérienne. Et j’avais très envie de participer au Mondial japonais à ses côtés. (il marque une pause) Ouais, j’avais un poste et un patron de rêve.

Dès lors, pourquoi avoir changé d’avis ?

La décision s’est jouée en dehors des terrains. Mon épouse est de Rouen, les grands-parents de mes enfants sont en France et il y avait, au moment où Heyneke m’a contacté, quelques soucis de santé de ce côté-là de ma vie. Pour ma famille, il était donc important d’être en France. Et puis, j’ai toujours rêvé de revenir à Paris. Le truc, c’est que je ne pensais pas y revenir aussi vite. C’est le destin, on va dire…

Tout est finalement allé très vite.

La Fédération sud-africaine a été compréhensive. Elle a cassé mon contrat sans faire d’histoires. Moi, je savais aussi de quoi était capable Heyneke Meyer. Il est le genre de manager capable de changer les structures d’un club en profondeur.

N’a-t-il jamais tenté de vous recruter, à l’époque où vous étiez joueur ?

Si. Peu avant que je ne débute en équipe de France (1999), j’ai disputé un match avec les Barbarians à Biarritz. Heyneke m’a appelé dans la foulée. Il voulait que je rejoigne sa province, les Bulls de Pretoria. Je l’ai presque envoyé balader. (rires)

Que lui avez-vous dit ?

Écoute, je suis bien France et tes Bulls ne m’intéressent pas ! (rires) Après ça, nous n’avons plus eu de contact pendant plusieurs années.

Et puis ?

Max (Guazzini) a voulu faire de lui le manager du Stade français (en 2008). Le jour où Heyneke est venu au club, j’ai fait le taxi. Je l’ai promené dans Paris pour visiter des maisons, des quartiers… Finalement, le transfert ne s’est pas fait. Partant de là, son coup de fil de 2012 pour me demander de le rejoindre chez les Springboks m’a semblé venir de nulle part. J’étais sur les fesses.

À ce point ?

Oui. Je traversais une période assez difficile de ma vie. Le projet monté avec mon frère n’était pas tout rose, l’immobilier se cassait la gueule en Afrique du Sud. Le club où j’entraînais (Villager) était sympa mais le salaire n’était pas suffisant pour vivre. Et là, Heyneke est arrivé comme le sauveur, le messie : « - Veux-tu être l’entraîneur de la mêlée sud-africaine, Pieter ? - Mais tout de suite, monsieur ! » (rires) Après ça, je n’ai pas eu de nouvelles de lui pendant six mois. Je me suis dit : « Il a dû trouver quelqu’un d’autre, va falloir que je cherche un autre boulot. »

Vous aviez tiré un trait sur le projet ?

Oui. Et puis un beau matin : « Bonjour Pieter, c’est Heyneke. On commence la semaine prochaine. » Tout a débuté ainsi. […] On a finalement connu quatre bonnes années avec les Springboks, on finit même à la troisième place du Mondial 2015.

L’après carrière a-t-il été difficile à vivre, pour vous ?

Au départ, non. J’étais plutôt excité de changer de vie, de revoir mon pays de naissance, ma famille, mes amis… Et puis, on se rend vite compte que la vie de sportif professionnel est plutôt douce. En fait, on te met dans le bus et le bus avance tout le temps. C’est confortable. Le jour où tu descends du bus, il faut acheter ses tickets, se démerder soi-même. La vie change et il faut s’y faire.

Les joueurs parisiens disent n’avoir jamais connu de préparation physique aussi difficile. Pourquoi ?

On ne peut pas s’échapper sur la dimension physique. C’est non négociable. Heyneke Meyer a toujours eu des équipes qui finissaient très fort ; c’est ce vers quoi nous tendons aujourd’hui, à Paris. Les joueurs ont d’ailleurs été exemplaires dans leur acceptation de la charge de travail.

Quid du jeu ? Le Stade français, par nature spectaculaire, va-t-il revoir ses ambitions à la baisse pour coller au culte de la force sud-africaine ?

On joue une compétition où l’hiver est long. Très long. Cela ne sert à rien de faire n’importe quoi balle en mains. Quand il faut sortir de son camp, il faut le faire correctement. Le projet sera donc rigoureux, cadré. Mais le rythme de jeu sera très élevé.

En clair ?

À l’époque où il entraînait les Bulls, Heyneke Meyer avait su inventer un système qui fonctionnait. Mais si en 2006-2007, les défenses te faisaient gagner les matchs, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Au niveau international, l’attaque est devenue plus forte que la défense. En somme, rassurez-vous : on ne jouera pas comme les Bulls qui avaient remporté le Super Rugby en 2007. De toute façon, le Stade français ne peut pas être les Bulls. Cela ne marcherait pas.

Ce club a-t-il changé depuis votre départ en 2008 ?

Énormément, oui. (il montre le stade Jean-Bouin) Ça n’existait pas, ça, avant. N’est-ce pas magnifique ? De ce que j’ai constaté depuis mon retour, les dirigeants ont une vision assez moderne en termes de marketing et de communication. Ce n’est pas si éloigné de ce que faisait Max (Guazzini) en son temps. Le Stade français a conservé son esprit à part, un peu bohème : il faut construire sur ce maillot rose, sur ces éclairs. Les Parisiens sont très attachés à ces symboles.

Et vous, quel message voulez-vous faire passer à vos joueurs ?

Croyez en vous ! N’ayez plus peur ! Après avoir passé trois saisons difficiles, nos joueurs sont marqués. C’est normal. C’est humain. Mais Heyneke Meyer est très fort dans la motivation des hommes. Il va les tirer vers le haut. Beaucoup plus vite qu’on ne le croit.

Avez-vous retrouvé des anciens coéquipiers, à votre arrivée ici ?

Oui, quelques-uns. J’ai joué avec Sergio Parisse, Antoine Burban, Julien Arias et Djibril Camara. Je ne suis pas si vieux, finalement… (rires)

Vous avez passé treize années de votre vie au Stade français. Qu’avez-vous ressenti au jour où le club a failli disparaître au profit d’une grande entité francilienne ?

J’étais un peu choqué, pour tout dire. Puis, lorsque le club a été mis en vente, les anciens m’ont tout de suite appelé pour savoir si je voulais être partie prenante de leur projet de reprise. Il y avait là Christophe Dominici, Mathieu Blin, Thomas Lombard… Mais à ce moment-là, j’étais sous contrat. Je ne pouvais les rejoindre.

Cet été, le Stade français a rompu les contrats de neuf de ses joueurs. Pensez-vous que cela ait pu nuire à l’image du club ?

C’est toujours délicat… Mais à un moment, il y a des gens qui investissent dans le club et qui veulent un retour sur investissement. Ne serait-ce qu’en image de marque. Si le Stade français ne gagne pas, s’il n’a pas une bonne image de marque, les gens ne croiront pas en nous. Le club avait donc peut-être besoin d’un coup de fraîcheur et de changement. Vous savez, les restructurations de clubs ou de sociétés sont toujours des moments difficiles. Mais on ne pouvait pas faire autrement.

Dernièrement, la France et l’Afrique du Sud étaient au coude à coude pour l’obtention du Mondial 2023. Votre pays, comme l’ont laissé croire certains dirigeants fédéraux, est-il vraiment plus dangereux que le nôtre ?

(soupir) L’Afrique du Sud a organisé une Coupe du monde de rugby en 1995 et un Mondial de foot en 2010. Tout s’est très bien passé. […] Entre la France et l’Afrique du Sud, c’était une vraie compétition et chacun des deux pays a tenté de mettre ses atouts en avant tout en dénigrant l’autre. C’est de bonne guerre…

Mais ?

L’Afrique du Sud aurait eu besoin d’un tel évènement pour resserrer la population. En ce moment, les rouages grincent, le peuple s’exprime de façon violente…

Bernard Laporte fut votre sélectionneur de 2000 à 2007 et votre entraîneur, au Stade français. Avez-vous été surpris de le retrouver à la tête de la FFR ?

Non, pas plus que ça. Quand j’ai appris qu’il s’était lancé dans la campagne, je me doutais qu’il irait au bout. Bernard a du charisme et du caractère. Lorsqu’il veut quelque chose, il l’obtient. Et je pense qu’une position clé comme celle-ci nécessite un homme fort. En Afrique du Sud, la situation est d’ailleurs à peu près la même qu’ici. La Fédération et les franchises sont en guerre, même si Rassie Erasmus a un peu rapproché les deux entités ces derniers temps. Or, l’osmose entre la fédé et les franchises devrait être totale. On n’avance pas, si chacun défend ses propres intérêts.

Alors, quoi ?

Heyneke et moi, nous voulons aider l’équipe de France. Nous voulons que le Stade français travaille main dans la main avec la sélection et son sélectionneur. […] Nous vivons et travaillons en France. Ce pays nous traite bien. Il me paraît donc normal qu’en retour, nous voulions que l’équipe nationale réussisse. Je l’ai au cœur, ce XV de France. C’est quand même dix ans de ma vie.

Qu’est-ce qui fait encore défaut à l’équipe de France ?

La dimension physique. De l’extérieur, avec un œil un peu frais, j’ai bien peur que le faux rythme des matchs du Top 14 soit préjudiciable à l’équipe nationale. Les joueurs n’ont pas assez de rythme lorsqu’ils arrivent à l’étage international. C’est dommage. Parce que le potentiel est là. Et il est immense. La dernière performance des moins de 20 ans tricolores en atteste.

Vous avez été l’un des premiers piliers à réaliser quatorze ou quinze plaquages par match. Est-ce devenu la norme, aujourd’hui ?

C’est le poste le plus exigeant du rugby moderne. Sur le terrain, le pilier est le joueur le plus exposé parce qu’il travaille en mêlée fermée et sur les ballons portés, deux tâches exténuantes. Du coup, les attaquants exploitent cette débauche d’énergie en ciblant les piliers sur leurs courses. À l’entraînement, le pilier est donc le joueur qui doit travailler le plus. Ce sera le cas, à Paris.

Pensez-vous, comme beaucoup, qu’il y a trop d’étrangers en Top 14 ?

Effectivement, beaucoup d’étrangers aiment gagner leur vie en France. Parfois parce qu’ils sont barrés dans leur propre pays, comme le sont de nombreux Sud-Africains évoluant ici. D’autres fois parce qu’ils aiment la qualité de vie française. Mais le Jiff est là pour protéger l’équipe de France et les joueurs français. Il y a un équilibre à trouver entre les étrangers arrivant ici pour amener une plus-value technique et physique et les joueurs français, luttant pour leur place en club.

Quand vous pensez à Bernard Laporte, quel souvenir vous revient aussitôt à l’esprit ?

Quand je suis arrivé à Paris, en 1995, j’étais un garçon tranquille et posé. Je ne parlais pas un mot de français et sur le terrain d’entraînement, Bernard (Laporte) hurlait, courait, levait les bras au ciel. C’était tellement différent de ce que j’avais connu en Afrique du Sud…

Surpris, alors ?

Je me demandais : « Mais qu’est-ce qu’il a ce mec ? Il passe vraiment son temps à me gueuler dessus ? » J’ai compris, peu après, que Bernard ne m’engueulait pas. En fait, c’était juste sa façon de vivre le truc, de faire passer les consignes. […] Au rugby, il aimait les choses carrées. Il aimait que la conquête, la défense et la discipline soient optimales. Une fois que tout ça était acquis, les joueurs de flair, les Dominici, Comba ou Bolobolo pouvaient faire parler leur grain de folie. Mais pas avant.

Marc Duzan
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