Finn Russell : « Je déteste que les gens s’ennuient »

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    Finn Russell : « Je déteste que les gens s’ennuient »
Publié le , mis à jour

Demi d’ouverture du racing 92 à Glasgow, où sa morphologie d’homme lambda interloquait déjà, ses amis le surnommaient ironiquement «The Muscle». Peu épais mais diablement déroutant, Finn Russell est aujourd’hui reconnu comme l’un des attaquants les plus talentueux de la planète.

Le fantasque Finn Russell a dix ans de moins que Dan Carter et, dit-on, un incomparable talent dans l’animation offensive. En fait-il trop ? Son jeu est-il risqué ? Et que peut-il réellement amener au Racing 92 ? L’international écossais, avec la spontanéité et la légèreté qui sont souvent les siennes, balaye les sujets d’actualité et livre quelques aspects méconnus de sa personnalité.

A quand remontent vos premiers contacts avec le Racing 92 ?

Je ne sais plus exactement. Je dirai novembre dernier…

Qui vous a appelé, au juste ?

Personne. Un jour, j’ai juste dit à mon agent : « Tu sais que j’ai toujours rêvé de jouer en France ? Tu crois qu’un club voudrait de moi, là-bas ? 

Verdict ?

Plusieurs clubs m’ont rapidement contacté. Lyon, Toulouse, Bordeaux et le Racing étaient les plus intéressés. Un an avant, Montpellier m’avait aussi sondé. Vern (Cotter) venait de s’engager là-bas et cherchait un numéro 10. Mais à l’époque, j’étais encore sous contrat avec Glasgow. Mauvais timing.

Était-ce la fin d’une histoire, à Glasgow ?

Je ne sais pas… J’étais à Glasgow depuis six ans… Je crois que je voulais surtout réaliser mon rêve français avant qu’une lourde blessure ne survienne, avant d’être trop vieux pour en profiter pleinement. Vous savez, c’est court, une carrière.

Pourquoi avoir opté pour le Racing 92 ?

J’ai 26 ans et j’espère être encore loin d’avoir exprimé tout mon potentiel. Je veux aller plus haut, je veux gagner des titres. Signer au Racing, dans l’un des trois meilleurs clubs européens, était donc une façon de continuer mon apprentissage. […] Je crois qu’on ne progresse pas en ne sortant jamais de sa zone de confort. Et j’ai tout à découvrir, ici : une nouvelle vie, un nouvel environnement, un nouveau langage et de nouveaux coéquipiers. Cette mise en danger me plaît.

Vous auriez pu signer en Angleterre…

Et deux mois plus tard, je me serais probablement senti comme en Ecosse ! (rires) Je voulais vraiment voir autre chose, quelque chose de fondamentalement différent. […] L’an passé, Leone Nakarawa (son ancien coéquipier à Glasgow) m’avait d’ailleurs appelé plusieurs fois pour me dire : « Viens à Paris, Finn ! Tu y seras bien ! On sera au chaud même quand il neige ! » Après ça, j’ai visité l’Arena et j’ai trouvé ça extraordinaire. Je l’imaginais pleine. Je m’imaginais dedans. Dans ma tête, j’étais déjà au Racing.

Êtes-vous très proche de Leone Nakarawa ?

Oui. C’est un mec à part et probablement le plus grand joueur avec lequel j’ai joué au fil de ma carrière. Je me souviens d’ailleurs de notre finale de Ligue Celte contre le Munster, en 2015 (victoire 31-13). Ce jour-là, Leone avait rendu fou les Munstermen. Il avait été à l’origine des quatre essais que nous avions marqué…

Pourquoi n’avez-vous pas participé à la dernière tournée d’été du XV d’Ecosse aux Etats-Unis et en Amérique du Sud ?

Pour moi, la saison avait été particulièrement longue. J’avais participé à la dernière tournée des Lions britanniques en Nouvelle-Zélande. J’avais aussi disputé tous les matchs de la tournée d’automne, ceux du Tournoi des 6 Nations, la Champions Cup et la Ligue Celte… J’avais donc vraiment besoin de cette coupure. Je ne voulais pas, non plus, débarquer au Racing la fleur au fusil : j’ai quelques semaines pour apprendre à connaître mes nouveaux coéquipiers, le projet de jeu ou les annonces… Je veux être prêt pour le coup d’envoi du Top 14.

Sera-t-il difficile, pour vous, de jongler entre votre nouveau club et les exigences de la sélection écossaise ?

J’ai beaucoup discuté de tout ça avec Richie Gray (Toulouse) ou Greig Laidlaw (Clermont). Et ils m’ont tous deux assuré que ce n’était pas insurmontable. Édimbourg est à une heure et demie d’avion, les coachs de l’Ecosse savent préserver nos corps et lorsque je serai en sélection, le Racing pourra compter sur trois ouvreurs de très grande qualité : Ben Volavola, Raphaël Lagarde et Pat Lambie.

Laurent Labit, le coach des trois-quarts franciliens, assure que la surface rapide de l’Arena est faite pour vous. Est-ce vrai ?

Simon Zebo, qui a découvert ce stade avec le Munster l’an passé, m’avait dit que le terrain de l’Arena était bien meilleur que le synthétique de Glasgow. J’attends donc ça avec impatience. Je suis plutôt un demi d’ouverture offensif et cette surface est l’assurance de pouvoir développer un jeu spectaculaire, rapide et rythmé.

Est-ce important, pour vous ?

Oui. Je déteste que les gens s’ennuient en tribunes…

Vous allez manquer au public de Glasgow, alors…

Ils se consoleront vite ! (rires) Adam Hastings (le fils de Gavin, ancien arrière du XV du Chardon) est un super demi d’ouverture. […] Vous savez, j’ai adoré l’ambiance du Scotstoun Stadium. Je m’y suis senti comme en famille pendant six saisons. Mais je vais cette année passer de 6000 à 20 000 spectateurs par week-end. C’est un peu comme si j’entrais dans une autre dimension…

On dit parfois votre style de jeu risqué. En êtes-vous conscient ?

Je joue de la façon dont je joue, même si je ne sais pas vraiment d’où ça vient. Certains disent que c’est risqué. Moi, je préfère le terme « imprévisible ». Sur le terrain, j’essaie toujours d’être sur le fil du rasoir, de tenir mon adversaire direct en alerte et le public en haleine. Mais je sais ce que je fais. Je ne fais pas des choses stupides.

Jamais ?

(rires) Le plus rarement possible, quoi ! Quand c’est le cas, mes frères et mon père m’envoient aussitôt des messages du genre : «C’était quoi, ça ? T’as craqué, Finn ? Reprends-toi, merde ! » Ils sont toujours là pour me remettre les pieds sur terre.

Est-ce délicat de succéder à Dan Carter, le meilleur ouvreur de tous les temps ?

Oui, c’est une sacrée mission. Mais l’an passé, Pat Lambie a montré la voie. Quand Dan Carter était blessé, Pat incarnait beaucoup plus qu’une doublure. J’espère à mon tour pouvoir me hisser à ce niveau-là. En clair, succéder à Carter ne va pas me paralyser, si tel était le sens de votre question…

A quoi vous attendez-vous en Top 14 ?

Le rugby sera plus exigeant qu’il ne l’est en Ligue Celte. En France, les avants sont beaucoup plus massifs. Ce sera plus physique, plus rude. Mais je m’y ferai.

Un journaliste écossais nous disait récemment que vous ne supportiez plus l’hiver rude de Glasgow. Est-ce vrai ?

Je suis un grand garçon. Le froid, on s’y fait. Mais je serai peut-être content de ne plus m’échauffer avec des gants et un bonnet…

On vous comprend…

Mais je ne veux pas donner l’impression de me plaindre. Parfois, les rugbymen professionnels ont tendance à oublier le confort de leur quotidien.

Pas vous ?

Disons que je sais aussi ce qu’est la vraie vie. à 16 ans, j’ai quitté l’école pour devenir apprenti maçon. J’ai bossé trois ans comme ça. Il y eut même des matins où l’on construisait des murs par -16 degrés. Et puis un jour, l’académie des Glasgow Warriors m’a demandé si un contrat espoir pouvait m’intéresser. Mon destin a alors basculé et aujourd’hui, mes trois meilleurs amis (l’un est nutritionniste, l’autre agriculteur et le dernier chauffeur de bus) me disent toutes les semaines : « Quand vas-tu trouver un vrai métier, Finn ? »

Pourquoi aviez-vous quitté l’école ?

Je suis un manuel. Alors, j’ai suivi mon instinct et j’ai quitté le lycée.

Vos parents ont-ils tenté de vous en dissuader ?

Pas une seule seconde. Et puis, mes trois frères et sœurs avaient tous été à l’université. Mes parents sont des gens comblés ! (rires)

Où logiez-vous, à l’époque où vous étiez maçon ?

Nous partagions une chambre avec mon frère aîné. Lui comme moi détestions cuisiner. Tous les soirs, nous allions donc manger dehors. Nous avons dépensé une fortune en restaurant…

Comment avez-vous vécu votre passage de la vie de maçon à celle de rugbyman professionnel ?

La transition a été plutôt douce, en fait. à peine avais-je mis les pieds à l’académie des Warriors que mon coach me proposait déjà de faire partie d’un programme d’échange entre les Warriors et une université de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. J’y ai passé trois mois. J’ai toujours aimé ce genre d’aventures. Et puis, ça m’a aussi permis de mettre un pied à l’université une fois dans ma vie ! (rires)

Avez-vous des superstitions, avant les matchs importants ?

Non. J’essaie juste d’être le plus cool possible. Il ne faut jamais perdre de vue que le rugby n’est qu’un jeu. à l’échauffement, je mets les écouteurs, un peu de musique et, si vous me regardez bien, il m’arrive même de faire quelques pas de danse.

Ah oui ?

Les gens n’aiment pas ça. Ils disent : « Regarde, il fait l’idiot ! » Mais non ! C’est juste ma routine !

Votre apparente décontraction ne fait pas l’unanimité au Royaume-Uni. Peu avant un match international, l’ancien sélectionneur anglais Clive Woodward vous avait reproché d’avoir souri pendant les hymnes. Pourquoi ?

Je n’en sais rien. Il cherchait peut-être quelqu’un sur qui passer ses nerfs… Avant un match, certains ont besoin de se taper la tête contre les murs. De mon côté, j’ai besoin d’être heureux pour bien jouer. […] Et puis, c’est facile pour lui (Woodward) de dire ça. Moi, je sais juste que nous avons battu la France la semaine d’après et l’Angleterre, la semaine suivante. Je ne sais pas si lui souriait beaucoup, après ça… Toujours est-il que le jour où je ne m’amuserai plus au rugby, je changerai de job.

Vous parliez de la victoire face à l’équipe de France. Avez-vous été surpris de constater, le lendemain de ce match, que plusieurs joueurs français avaient été interrogés par la police écossaise ?

Un peu, oui. Nous étions tous dans la même boîte de nuit, ce soir-là et, sincèrement, je n’ai rien remarqué de particulier. J’ai un peu halluciné en ouvrant les journaux, le lendemain…

Simon Zebo est l’autre grand nom du recrutement du Racing, cette saison. Le connaissiez-vous avant d’arriver ici ?

Nous avons joué l’un contre l’autre à plusieurs reprises, en Ligue celte. à notre arrivée en France, nous avons aussi logé dans le même hôtel pendant dix jours, le temps d’emménager à Clamart (Hauts-de-Seine). Simon, c’est un sacré caractère. Il passe son temps à faire des vannes. La semaine dernière, les enfants de Ronan O’Gara nous ont par exemple rejoints sur le terrain d’entraînement, à la fin de la séance. Au moment où je tapais quelques coups de pied, il s’est empressé de prendre une photo de moi entouré des petits. Il l’a posté sur les réseaux sociaux, avec ce message : «Aujourd’hui, deux invités de marque ont gratuitement donné des conseils au nouveau buteur du Racing ». Voilà, quoi… (rires)

Votre père Keith a récemment gagné un procès contre la fédération écossaise, qu’il accusait de licenciement abusif. Avez-vous vécu cette situation comme un déchirement personnel entre vie privée et vie professionnelle ?

Papa travaillait pour eux et, un jour, il a été écarté. Quoi qu’il ait pu se passer entre lui et la fédération, j’ai toujours pris le parti de mon père et je pense que tout le monde aurait fait la même chose. Ce fut dur, parfois. Mais j’ai essayé de mettre une barrière entre ma vie de famille et le rugby. Vous savez, j’ai toujours considéré que l’on ne joue pas pour son employeur. On joue pour soi, pour son équipe, son club ou sa patrie.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La page est tournée. Dernièrement, papa est même devenu le nouveau chef exécutif de la fédération écossaise de badminton.

Vous avez quelque temps partagé votre vie avec Mhairi Fergusson, élue Miss Ecosse en 2015. Cela vous a-t-il valu quelques sarcasmes au pays ?

Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! (rires) Le soir où Mhairi a gagné son titre, nous étions en pleine préparation pour le Mondial 2015. Le lendemain matin, quand j’ai pris place dans les vestiaires, Stuart Hogg (l’arrière international écossais) a lancé aux autres : «Silence, les gars ! Mister Ecosse est sur le trône ! » Les mecs ont beaucoup rigolé, ce jour-là. Pourtant, je ne les ai jamais entendus chambrer Richie Gray, qui était alors en couple avec la Miss Ecosse de l’année précédente. Ils devaient avoir plus peur de lui que de moi…

C’est tout ?

Oui, à peu de chose près. Avec Mhari, notre histoire s’est terminée quelques mois plus tard. Elle était mannequin, moi rugbyman professionnel et nos emplois du temps étaient difficilement compatibles. Mais un soir où nous affrontions le Connacht en Ligue Celte, il m’est arrivé quelque chose d’amusant. Après une minute de jeu, Zander Fagerson (pilier droit) me percutait violemment, me causant une sérieuse commotion cérébrale. Sur le coup, j’étais vraiment sonné et, dans le local des toubibs, mes parents et quelques proches étaient inquiets, me demandaient si tout allait bien. Moi, j’étais juste stressé. Je ne comprenais pas pourquoi Mhairi n’était pas là. Je la cherchais du regard, j’appelais son nom. Et puis, je me suis souvenu : «merde, on est séparé depuis presque un mois ! »

Marc Duzan
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