Ce rugby qui détruit

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    Ce rugby qui détruit
Publié le , mis à jour

Le 18 juillet, l’annonce de la retraite de Sam Warburton faisait l’effet d’une bombe. Après un an passé à essayer de se soigner, le gallois a été contraint de jeter l’éponge, symbole d’un rugby qui châtie et inquiète.

Voilà où on en est. Dans le rugby d’aujourd’hui, un gamin de 29 ans - et accessoirement un des meilleurs joueurs de la planète, capitaine du pays de Galles et des Lions britanniques - est contraint de mettre un terme à sa carrière, complètement brisé.En dix ans de rugby au plus haut niveau, Sam Warburton a été blessé sérieusement à vingt reprises. Effrayant n’est-ce pas ? Le Gallois n’est pourtant pas le seul à avoir été détruit par le rugby. Au rayon des histoires bien moches, penchons-nous sur celle de Rob Horne. Il y a trois mois, le centre australien a lui aussi dû raccrocher les crampons après avoir subi un choc à une épaule lors d’un match de Premiership avec son équipe, Northampton. L’ancien vice-capitaine des Wallabies (34 sélections) est seulement âgé de 28 ans. Surtout, il a perdu l’usage du bras droit lors de cet accident…

Plus de vingt ans après l’arrivée du professionnalisme, le joueur de rugby a profondément changé. Il s’entraîne tous les jours, a augmenté sa masse musculaire et sa vitesse, donc sa puissance. Conséquence directe : la violence des impacts a explosé, soumettant les corps à des traumatismes toujours plus grands, alors que, dans le même temps, le temps de jeu effectif a doublé. Jusqu’où va-t-on aller ? " Il y a beaucoup moins d’espaces, résumait l’ancien centre international Florian Fritz dans nos colonnes au moment de sa retraite, en mai dernier. Pour caricaturer: avant, le cinq de devant était très lourd et ne se déplaçait pas trop. Les autres joueurs étaient plus mobiles et on se disputait les espaces à dix contre dix. Aujourd’hui, vous avez des piliers qui vont aussi vite que des centres et des deuxième ligne qui courent autant que des flankers, donc les intervalles sont forcément bouchés. » Et donc, ça cogne plus. Un joueur peut atteindre 80 collisions sur un match.

on veut tout et son contraire

L’émotion suscitée par le cas Warburton a au moins eu le mérite de forcer le rugby moderne à se regarder dans la glace. " Les voyants sont au rouge, le cas de Sam en témoigne, a reconnu le vice-président de World Rugby, Agustin Pichot, dans la presse anglaise. Il faut prendre soin des futures générations. Nous travaillons beaucoup là-dessus avec l’Irpa (l’association internationale des joueurs de rugby professionnels, N.D.L.R.), nous avons déjà eu une réunion à ce sujet il y a un mois et une autre se tiendra le 8 août. " Les instances, nationales ou internationales n’ont pas attendu l’annonce de l’ancien troisième ligne de Cardiff pour prendre des mesures afin de protéger la santé des joueurs (lire en page 4). Mais posons la question franchement : sont-elles suffisantes ? Existe-t-il une volonté assez forte pour vraiment faire ce qu’il faut ? Certains n’en sont pas persuadés, à l’image de l’ancien capitaine du XV de France, Thierry Dusautoir : " Il y a un truc qui me fait doucement sourire, témoignait-il dans l’Equipe l’an passé. On s’émeut des chocs de plus en plus importants, des blessures de plus en plus nombreuses mais dans le même temps, on fait tout pour que le jeu s’accélère, qu’il y ait moins de temps morts. On se plaint des mêlées qui durent trop longtemps et gâchent le spectacle. On joue à des horaires improbables. On change les règles pour qu’il y ait plus d’intensité, plus de vitesse, en un mot plus de show. En fait, on veut tout et son contraire et après, on se dit surpris des conséquences. On ne peut pas demander de jouer dix mois sur douze et se dire : " Putain, il y a de la casse ! " On veut des mecs toujours mieux préparés et quand ils se rentrent dedans, on s’étonne qu’une fois sur deux, un gars reste au sol ou fasse une commotion. " 

38 % d’augmentation de blessures en trois ans

Bien qu’il n’ait pas été épargné par les blessures (deux opérations des genoux et une rupture d’un tendon d’Achille, notamment), l’ancien ailier international Vincent Clerc se montre moins catégorique : " Bien sûr que le rugby est traumatisant. Moins on récupère entre les matchs et les saisons, moins on laisse le temps au corps de se régénérer pour encaisser les chocs. Mais c’est un sport traumatique depuis toujours. Peut-être que ça tape un peu plus fort depuis cinq ou six ans mais les blessures viennent-elles vraiment de là ? Je me pose la question. À un moment donné, je voyais beaucoup de commotions qui survenaient sur des interventions défensives où les joueurs cherchaient à plaquer avec leur épaule forte et mettaient la tête du mauvais côté. Du coup, n’est-ce pas une mauvaise technique de plaquage qui engendre plus de blessures plutôt que la vitesse d’impact elle-même ? " Pour le tout jeune retraité, " le paramètre de la blessure à lui seul ne suffit pas. Il y a aussi l’hygiène de vie du joueur, sa nourriture, son sommeil, sa récupération, etc. On ne peut pas prendre en compte uniquement le traumatisme sur le terrain. Ce serait trop facile ".

En attendant, les chiffres explosent. Si la commotion cérébrale monopolise les débats du fait de sa gravité, l’augmentation des blessures au cou, aux épaules, aux genoux ou aux chevilles est elle aussi préoccupante. Alors qu’on en recensait 603 au total en Top 14 en 2012-2013, on en comptait 981 en 2014-2015. Une augmentation de 38,5 % en deux saisons. Les sorties définitives sur blessures, de leur côté, sont passées de 189 à 265 (29 % d’augmentation)*. Livrer ces chiffres et parler d’un rugby qui détruit n’a pas pour but de faire du " buzz " ou de tirer sur l’ambulance. Il s’agit simplement de poser les bonnes questions, quitte à ce qu’elles fâchent. L’été dernier, déjà, le témoignage d’Aurélien Rougerie dans nos colonnes, à l’aube de sa dernière saison avait fait froid dans le dos : " Je ne passe pas systématiquement de la position allongée à la position debout. Il faut en général que je passe par la position assise, le temps que le corps se dérouille un peu, avait expliqué l’ancien centre des Bleus en évoquant ses matins de lendemain de match. Je sais que les douleurs vont durer toute la journée. Je traîne mes guêtres dans la maison, avec un degré de productivité proche de zéro. Mais le joueur est aussi un mari et un papa. Le dimanche, sa femme et ses enfants ont envie de faire plein de choses avec lui ! C’est frustrant pour tout le monde de rater ces moments en famille. " Ca doit vraiment ressembler à ça, la vie de joueur de rugby ?

 

*sources : Programme de surveillance des blessures en match (championnat Top 14) saisons 2012-2013, 2013-2014 et 2014-2015 de Philippe Decq et Miassa Berkal.

Emilie Dudon
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