Le bout du tunnel

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L’ancien enfant chéri du rugby nord-irlandais, devenu indésirable dans son île malgré son acquittement en mars dernier, tente de reprendre le cours de sa carrière à Perpignan, à 1 500 km de chez lui. Après treize mois sans jouer, Paddy Jackson met tout en œuvre pour redevenir le joueur qu’il était.

«Je suis tellement impatient de jouer de nouveau avec le sourire sur le visage et de voir ces gradins remplis. » Depuis la tribune Chevalier du stade Aimé-Giral, en ce mardi midi de juillet, Paddy Jackson contemple sa nouvelle maison avec un regard pétillant et une mâchoire encore serrée. « Je n’ai plus joué depuis la tournée au Japon. Ça fait plus d’un an, c’était en juin de l’an passé, se souvient l’ouvreur. Le rugby m’a beaucoup manqué. »

L’enfant de Belfast a traversé une saison blanche et une année noire sur le plan personnel. Le temps nécessaire à la justice nord-irlandaise pour statuer sur son cas et celui de trois de ses amis dont Stuart Olding, autre international irlandais de l’Ulster (qui a depuis signé à Brive). Au terme d’un très médiatique procès pour accusation de viol, Paddy Jackson a été reconnu innocent le 28 mars dernier. Affaire classée sur le plan judiciaire. Dont acte.

« Cette période a été très dure à vivre, souffle le Nord-Irlandais. Pour moi. Pour ma famille. J’ai vraiment connu des moments de détresse. Mes sentiments allaient de la tristesse à la colère. Je ne pouvais pas faire ce que j’aime le plus : jouer au rugby. J’étais privé de ce droit, tout bonnement. » Pendant des mois, l’international a entretenu l’illusion du quotidien d’un sportif de haut niveau. Faute de mieux : « Je me suis réfugié dans l’entraînement. C’était le seul moyen de tenir. J’ai travaillé physiquement, j’ai bossé mon jeu au pied, ma technique individuelle… Tout ça n’a rien à voir avec la compétition mais j’avais besoin d’occuper mon esprit et de m’entretenir en vue de mon retour sur les terrains. » La seule issue possible à ses yeux : « Je n’ai jamais pensé une seconde que je ne serai plus joueur, clame-t-il. J’aime tellement ce sport. » Paddy Jackson a été contraint à l’exil pour continuer à vivre de sa passion. L’acquittement l’a rendu libre mais n’a pas rendu son existence d’avant. L’Ulster l’a licencié. Les candidats anglais se sont rétractés, les uns après les autres. Quand les Perpignanais ont tendu la main dans sa direction, le demi d’ouverture l’a saisie sans une once d’hésitation : « Vous savez, je n’ai pas été long à convaincre », reconnaît-il. À 1500 km de sa terre natale, le gamin de Lisburn démarre une deuxième vie, loin des siens, à l’écart des troubles et des polémiques qui lui collent encore à la peau, en Irlande : « Je n’aurais jamais pensé partir si jeune à l’étranger mais que voulez-vous, c’est devenu ma réalité. Je ne me retourne pas sur le passé, je vis dans le présent. Et tout ce que je veux, c’est jouer. Il n’y a que ça qui m’anime. » Le rectangle vert, son espace d’expression ultime où il redeviendra un joueur comme les autres. 

« J’arrivais à un très bon niveau »

Depuis le 18 juin, il s’efforce de reprendre, dans un relatif anonymat, le cours d’une carrière si prometteuse : « Sur mes derniers matchs, j’arrivais à un très bon niveau. Je me sentais en pleine confiance, mon jeu au pied était vraiment performant. Puis il y a eu cette coupure. » À la grimace succède un sourire forcé : « Il faut essayer de tirer du positif, quoi qu’il arrive. Disons que mon corps s’est régénéré. Cela me servira peut-être pour la longue saison de championnat à venir. Je vais être un peu rouillé au début mais je redouble d’efforts pour être compétitif au plus vite. » Physiquement, il devrait rapidement retrouver ses sensations. Mentalement ? Le rouquin répond, sans ciller : « Je sens que tout ça m’a renforcé et m’a fait gagner en maturité. Je me suis rendu compte que tout ce que je pensais être acquis ne l’est pas. J’apprécie un peu plus ce que j’ai. Regardez : je vis dans un beau pays, je joue dans un club prestigieux aux côtés de super coéquipiers, je ne peux que savourer. » À l’en croire, la vox populi irlandaise, les dizaines de lettres envoyées au club et les étiquettes collées dans le dos ne l’ébranlent aucunement dans son chantier de reconstruction : « Peu importe où je suis, je me sens suffisamment blindé pour ne pas être atteint par ce que les gens disent et pensent. Ce qui compte, c’est le rugby, ma famille, mes amis et mon club. Le reste n’importe pas. Maintenant, je me sens apaisé et heureux. » Un peu perdu, encore, mais déterminé par-dessus tout : « En Ulster, j’avais mes habitudes, je comprenais ce qui se disait… Ici, je découvre tout, je n’ai pas de repères. C’est un gros changement. » Avec pour allié du quotidien, son border collie, Parker. Son trait d’union avec sa vie d’avant. 

« Je veux gagner le respect et la confiance »

La recrue phare du promu catalan avance dans ses petits souliers : « Je veux gagner le respect et la confiance des entraîneurs, de mes coéquipiers et des supporters. Je sais que ça ne me sera pas donné, c’est à moi de tout mettre en œuvre pour les avoir. » Là où Jonathan Sexton et Ian Madigan ont échoué, le dernier des exilés irlandais entend trouver la fortune. La France, terre hostile pour les chefs d’orchestre de la verte Erin jusqu’à présent : « Je ne leur en ai pas parlé mais peut-être n’ont-ils pas réussi à s’adapter au style de jeu. C’est un rugby différent, tout de même. » La poursuite de leur carrière internationale avait nui à l’intégration de ses compatriotes. Au moins, Paddy Jackson ne devrait pas s’y épuiser avant un long moment : « Je suis à 100 % joueur de Perpignan. Je ne suis plus en Ulster ni en Irlande. La sélection n’est pas dans mon esprit pour l’heure. Je veux être performant, c’est tout. Pour y parvenir, je compte mettre un maximum de chances de mon côté pour réussir. » Cette entreprise débute dès cet été, dans l’intimité du vestiaire, à la moindre des séances d’entraînement : « Je peux apporter des choses que je sais faire mais je veux avant tout m’intégrer et respecter la culture locale. Je fais tout pour parler rapidement français car je n’ai pas envie que les autres aient à s’exprimer en anglais. C’est à moi de faire les efforts. » Entraîneurs et partenaires louent pour l’heure son attitude et perçoivent un peu plus, à chaque séance, ses qualités intrinsèques. Ses inspirations et sa science du jeu peuvent se révéler précieuses, décisives même, au cœur du système dessiné par Patrick Arlettaz. Son nouveau mentor : « J’ai découvert un entraîneur brillant, décrit le Nord-Irlandais. Il m’a déjà beaucoup appris. Il a des idées assez poussées et une passion comme j’en ai rarement vues. J’aime son approche du jeu et sa façon de communiquer avec les joueurs. Je sais ce qu’il veut de moi, c’est assez clair et c’est tant mieux pour un ouvreur. » Les dizaines de milliers de supporters sang et or, aussi, l’attendent comme un des grands acteurs de la saison. Le combat personnel de Paddy Jackson et la destinée collective des Catalans, deux quêtes liées. « L’Usap m’a fourni une opportunité unique de rebondir, conclut le Nord-Irlandais. Je suis très reconnaissant envers ce club. Je veux l’en remercier en aidant de mon mieux l’équipe à atteindre ses objectifs. » Sa mission débutera le samedi 25 août face au Stade français, à Aimé-Giral. 427 jours après sa dernière apparition en compétition.

Vincent Bissonnet
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