Peter Pan contre les lutins

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    Peter Pan contre les lutins
Publié le , mis à jour

L’histoire du rugby a souvent été marquée par des antagonismes forts, entre joueurs, clubs, dirigeants ou styles de jeu. Midol vous fait revivre quelques-uns de ces fameux duels qui transcendèrent notre sport. Cette semaine, l’opposition entre Guy Cambérabéro et Jean Gachassin.

En se remémorant ce rugby des années 1960, celui de la télé en noir et blanc et du premier grand chelem (1968) arraché dans des conditions extravagantes, on se dit qu’on a un peu oublié toutes les querelles et les polémiques qui fleurissaient autour du style du XV de France. La période actuelle fait même figure de morne plaine en comparaison. Les critiques ne concernent plus vraiment la querelle de chapelles entre les écoles de jeu. Qui se souvient par exemple combien les frères Cambérabéro étaient critiqués ? La mémoire collective en a fait des mythes nationaux. Mais sur le moment, leurs oreilles ont souvent sifflé. « Oui, ils représentaient l’archétype des victoires acquise a minima, ils gagnaient les matchs à eux deux et ça sclérosait tout le reste. » résume notre confrère Denis Lalanne, ancien collaborateur de L’équipe et de Midi Olympique. Lui, à l’époque ne soutenait pas les deux frères au rugby d’artisan ou d’ajusteur.

Il leur préférait la brillante école lourdaise incarnée par leur cadet, Jean Gachassin, tout aussi frêle, mais plus vif et plus entreprenant ballon en mains que les « Cambé ». Le « Peter Pan » du rugby français pouvait occuper plusieurs postes mais il a aussi joué dix fois à l’ouverture chez les Bleus dans un profil d’accélérateur et de lanceur d’attaque, comme un négatif de Guy Cambérabéro, roi du jeu au pied.

Cette rivalité Gachassin-Cambérabéro connut son paroxysme dans les années 1967-1968 : deux Tournois gagnés sur fond de coups du sort, de revirements de sélectionneurs, de suivisme (ou de capitulation) face à l’« opinion publique ». Comment s’exprimait-elle cette fameuse « opinion publique » ? Via une presse écrite alors très puissante. Après la victoire inaugurale en écosse en 1968 par exemple, les sélectionneurs avaient cédé à la vox populi en virant les « Cambé » au profit de la paire lourdaise Mir-Gachassin pour défier l’Irlande, tout ça parce que la vox populi demandait du « jeu à la main ». On a du mal à imaginer un choix aussi brutal aujourd’hui.

Les Cambé « habillés » par la presse

À 82 ans, Guy Cambérabéro reparle de tout ça en riant : « J’ai souvent été habillé pour l’hiver. Mais ça me faisait rigoler car les journalistes m’appelaient après chez moi et nous parlions un moment. J’acceptais le dialogue. Et ils étaient surpris que je ne leur rentre pas dedans. Le plus drôle, c’est que je tenais un tabac-journaux à l’époque et le lundi, je n’osais pas lire la presse sportive. C’est ma femme qui le faisait et je lui demandais : alors, ils m’ont « habillé » ou pas ? Et si elle me disait oui, je répondais : finalement ce n’est pas grave. » 

Après le fameux Galles-France de mars 1968 synonyme de grand chelem, il s’exprimait ainsi : « Le fait d’être au centre de tant de discussions, de tant de polémiques, de surmonter des coups au moral et enfin de gagner, c’était formidable. » Car les Cambé broyaient du noir par moments. Après le Tournoi 1967, Michel Crauste, jeune retraité prestigieux, avait fait la moue : « On a gagné un Tournoi mais j’ai bien peur qu’on ait perdu une année. » Pierre Lafond, historien récemment disparu fit ce commentaire qui résume bien la complexité de l’époque : « Ce qui n’était pas très gentil pour les demis voultains qui avaient fait ce que l’opinion publique leur demandait expressément, à savoir marquer des points. » Comme quoi l’opinion publique était versatile, où on lui faisait dire ce qu’on voulait. On disait même qu’après le premier match du Tournoi 1968, écosse-France, les «Cambé » avaient écrit une lettre à la FFR pour décliner les sélections, excédés par les critiques. Voilà ce qu’avait écrit Midi Olympique après ce succès à l’extérieur : « Les qualités françaises en attaque furent réduites par un ravitaillement insuffisant… »

Jean Gachassin savait qu’il était un « chouchou » des plumitifs, surtout parisiens et de Roger Couderc, star de la télé. « C’est sûr, à Lourdes on pratiquait le « plus un », on cherchait le décalage et l’homme démarqué. C’était l’école Jean Prat. »

Ce jeu avait l’esthétique pour lui, l’allégresse même. « Mais cette rivalité, je m’excuse de vous le dire, elle était surtout montée par les journalistes. Avec les Cambé, nous nous respections énormément. Nous avions même de bonnes relations. Quand j’ai formé la charnière avec Lilian Cambérabéro en 1966, nous nous étions appelés avant le rassemblement officiel. Il était venu chez moi à Bagnères-de-Bigorre pour que je puisse m’habiter à sa passe magnifique. Moi j’avais l’habitude de jouer près de mon demi de mêlée. Lui avait une passe qui pouvait faire quinze-vingt mètres et comme je voulais prendre le ballon lancé, j’avais besoin de repères et il pouvait me donner beaucoup d’espace. Avec Guy, nos relations étaient également très bonnes. Moi, je considérais que nos sélections s’expliquaient par les objectifs tactiques. Quand il fallait attaquer, c’était moi. Quand il fallait assurer des points, c’était lui. Nous nous sommes revus récemment à Cardiff et nous avons reparlé de tout ça en rigolant : « Tu te souviens comment on nous opposait ? » En plus, à l’époque, Guy m’avait aidé pour les tirs au but quand j’avais dû les assumer en club. Il m’avait donné l’adresse d’un cordonnier de Pontacq pour me faire confectionner des chaussures à bouts carrés. »

Puristes contre grand public

Ce « dualisme » Cambérabéro-Gachassin exprimait d’autres points d’achoppement. Il y avait d’abord la dialectique classique entre le résultat et la manière. Gachassin était le « candidat » des puristes exigeants, des « spécialistes » qui avaient une vision esthétique du rugby, la grande spécialité française de l’époque. On pouvait les qualifier de naïfs ou d’idéalistes mais sur le long terme, ils ont sauvé le rugby de la sclérose (il y avait des matchs du Tournoi gangrenés par une profusion de mêlées et de touches).

Les Cambérabéro, eux, séduisaient le grand public avide de cocoricos. Ils séduisaient aussi les connaisseurs pragmatiques du jeu, conscients que les matchs de l’époque ne se gagnaient pas sur de grandes envolées. Les équipes étaient coupées en deux : la loi des packs était primordiale, il fallait convertir leur supériorité en points. Le commentaire de Midi Olympique après Galles-France de 1968, celui du grand chelem, dit tout : « Les Cambérabéro tirent le maximum d’un magnifique pack de devoir, avec Spanghero, Cester et Carrère en fer de lance. » 

Denis Lalanne en convient : « Les Cambé étaient des types épatants. Ils ressemblaient à des lutins. Ils s’entendaient comme larrons en foire et se trouvaient toujours. » La magie de leur nom, leur lien familial, leur ressemblance physique et leur silhouette de poids plume suffisaient à en faire des icônes dans les chaumières reliées à l’ORTF. « Je me souviens d’une émission de télévision durant laquelle l’Abbé Pistre avait déclaré : « C’était quand même formidable de voir la maman des Cambérabéro en tribune pour voir ses fils. » Je n’avais pas pu m’empêcher de rétorquer : « Mais enfin, Monsieur l’abbé, Gachassin a aussi une mère ! » Sud-ouest contre Sud-Est La rivalité « Gacha-Cambé » peut aussi s’analyser sous un autre angle : l’opposition Sud-Ouest - Sud-Est. Elle voulait dire quelque chose à l’époque. Le Sud-Ouest, était un nid de talents, le Sud-Est n’avait pas le même réservoir, même s’il avait déjà ses bastions. Les Cambé étaient pourtant Landais, de Saint-Vincent-de-Tyrosse, mais ils avaient émigré vers l’Ardèche, attiré par un club qui leur offrait une vie meilleure : « À partir du moment où nous avons quitté le Sud-Ouest, nous ne valions plus rien, ironise Guy. Oui, il y avait quelques équipes qui pratiquaient un rugby très ambitieux, comme Lourdes et Mont-de-Marsan. Mais un club comme Lourdes s’était construit sur des années. Nous, nous étions allés à La Voulte dans une équipe moyenne au départ. Nous étions un Petit Poucet et nous jouions avec les moyens du bord. Notre jeu était adapté à la situation. Nous plaisions un minimum puisque nous avons rassemblé jusqu’à 12 000 personnes dans les tribunes du stade de La Voulte. » La période était « royale » pour les botteurs car les règlements d’alors les avantageaient. On pouvait taper directement en touche par exemple et faire avancer une équipe qui n’avait pas de talents éclatants. « Les Cambé apportaient une précision très rare, à une époque où les buteurs se préparaient d’une manière très empirique, poursuit Denis Lalanne. Je leur préférais Gachassin mais je reconnais que seul Guy fut brillant à Cardiff en réussissant son drop. Il n’y a que lui qui pouvait faire ça. »

Le match surréaliste de Grenoble

Jean Gachassin, le feu follet, avait tout de suite compris le dilemme des Cambérabéro : « Ils étaient prisonniers de leur réussite magnifique au pied. Je sais que losqu’ils jouaient à Tyrosse dans leur jeunesse, ils attaquaient. Dans nos régions, surtout chez les jeunes, il n’était pas question de donner des coups de pied. À Lourdes, si tu faisais ça, tu ne jouais pas le match suivant, par exemple. Eux étaient prisonniers d’une obligation de résultat dans une équipe qu’ils avaient presque créée, sportivement en tout cas. Il faut comprendre qu’ils n’avaient pas autour d’eux, une ossature capable de marquer des essais de cent mètres, en tout cas au début, comme c’était le cas à Lourdes. » La science des Cambérabéro amènera La Voulte au titre de Champion de France en 1970 avec de vrais talents autour d’eux (Maurice Lira par exemple). Gachassin a laissé des images pleines d’allégresse mais les Cambé ont eu la fierté de quitter l’équipe de France sur un premier grand chelem, après une entourloupe magistrale. Ils avaient profité d’un match « amical » à mi-tournoi entre le Sud-Est et la France à Grenoble, pour retrouver leur place. Ce match « surréaliste » contre des Français peu motivés est entré dans la légende. Victoire 11-9 et retour fracassant des deux frangins pour défier les Anglais à Colombes. Et on leur associa Gachassin au centre avec un essai sur attaque grand champ à la clé. Comme quoi… Denis Lalanne n’était pas à Grenoble, alors qu’il y était attendu de pied ferme, signe que la polémique battait son plein : « Tout le Sud-Est était venu soutenir les Cambé et des spectateurs avaient défilé avec une banderole disant « Couderc à la mêlée, Lalanne à l’ouverture ! » Roger Couderc était effondré moralement, il m’a téléphoné peu après pour m’avertir. Je lui ai répondu : « Roger, avec la passe que vous avez, je refuse… »

Jérôme Prévot
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