Yannick Nyanga : "Les millions ne font pas tout"

Il y a encore quelques mois, Yannick Nyanga était l'un des produits recherchés du marché des transferts. Aujourd’hui passé de l’autre côté de la barrière, il décrypte les us et coutumes du rugby français, en matière de mutations.

Aujourd’hui, les présidents de club n’hésitent plus à racheter les contrats de joueurs engagés par ailleurs. Pensez-vous que le rugby français arrivera un jour à un système de mercato comme il en existe au foot ?

C’est l’évolution logique de notre sport et on y viendra tôt ou tard, je pense. […] En l’état actuel des choses, n’importe quel mécène ayant envie de monter rapidement une bonne équipe peut racheter des contrats, ici ou là. Alors, allez savoir : peut-être verrons-nous un jour débarquer au rugby des gens tels Roman Abrahamovic (propriétaire de Chelsea) ou la famille Mansour (propriétaire de Manchester City), des gens qui ont voulu gagner vite, quitte à surpayer les joueurs. Ce qu’a par exemple fait Montpellier avec Goosen ressemble un peu à ça, d’ailleurs.

Cela marche-t-il ?

Je ne suis pas sûr que ce soit une solution pérenne. Mais pour gagner vite et à condition de trouver un bon manager pour encadrer ces joueurs-là, tout devient réalisable.

Afin de limiter les rachats de contrat, le comité directeur de la Ligue Nationale de Rugby pourrait, ces prochaines saisons, intégrer les sommes des transferts dans le salary cap. Serait-ce une bonne chose, à vos yeux ?

Cela dépend pour qui ! (rires) Pour le mec qui a 200 millions d’euros à dépenser pour construire une grande équipe rapidement, ce ne sera pas une bonne chose ! Pour le Stade toulousain, le Racing ou Clermont, des clubs qui tentent de mettre en place quelque chose de pérenne et articulé autour de la formation, ça enlèvera probablement de la difficulté. Mais chacun voit midi à sa porte, après tout. Je ne juge personne. Même si je reste persuadé que les millions ne font pas tout…

D’aucuns pensent qu’un mercato type football permettrait aux rugbymen d’être focalisés sur leurs performances sportives dix mois sur douze, quand le système actuel les pousse très souvent à chercher un club dès les premiers jours de leur dernière année de contrat. Qu’en pensez-vous ?

À l’époque où j’étais joueur, j’avais une vision très personnelle de ma profession. à partir du moment où j’étais engagé quelque part, j’allais au bout de cet engagement, même si les choses au club n’allaient pas toujours dans mon sens. Je considérais ça comme un devoir et je crois que je n’aurais pas eu la carrière que j’ai connue, si j’avais choisi la solution de facilité et la fuite. Mais c’est un avis très personnel.

Malgré tout, les situations actuelles de Mauricio Reggiardo ou Christophe Laussucq semblent un peu ubuesques : ils savent, dès aujourd’hui, qu’ils évolueront chez un concurrent direct, dans quelques mois. Le mercato ne permettrait-il pas d’éviter ce genre de situation ?

Je vous retourne la question : pensez-vous que tous les transferts du foot se décident pendant la période du mercato ? Pour moi, c’est une utopie. Quand Cristiano Ronaldo signe à la Juventus dès le deuxième jour du mercato, j’ai du mal à croire que les contacts entre le club et le joueur datent de la veille. Je ne suis donc pas certain qu’un mercato d’hiver ou d’été aurait empêché Castres d’approcher Reggiardo dix mois avant la fin de son contrat.

À la Ligue, on dit craindre le système du mercato parce qu’il pourrait conduire à une merchandisation du joueur, soit à des sommes irréelles déboursées pour un transfert, comme ce fut le cas pour le Brésilien Neymar au PSG. Qu’en pensez-vous ?

Le système actuel n’empêche pas la merchandisation. L’épisode Goosen est là pour le prouver : le joueur avait quatre années de contrat à honorer au Racing, en a fait une avant d’arrêter pour un motif improbable et d’être racheté par Montpellier. Pour moi, ce comportement est similaire à celui de certains joueurs de foot qui ne mettent plus les pieds à l’entraînement parce qu’ils souhaitent être transférés. Au final, le club préfère encaisser de l’argent sur le transfert que de continuer à payer quelqu’un qui ne joue plus le jeu. C’est dommage.

Les valeurs propres au rugby devraient pourtant prémunir ce sport de ce genre de choses, non ?

Je ne suis pas de ceux qui disent que l’on a plus de valeurs au rugby qu’au foot. Si demain, tu mets autant d’argent au rugby qu’au foot, tu auras excactement les mêmes comportements. Dire que le rugby possède des valeurs que le foot n’a pas est donc très hypocrite.