"On ne m'a pas demandé d'être la nounou..."

Promu capitaine à seulement 23 ans en ce début de saison, ponctué par trois matchs sans défaite, Julien Marchand a accepté de se livrer pour la première fois sur ce nouveau rôle et sa manière de l’appréhender sans se mettre de pression démesurée. Confessions.

Quelle fut votre sensation au moment de sortir en tête du couloir d’Ernest-Wallon pour la première fois samedi, contre La Rochelle ?

Franchement, j’étais concentré sur mon match et je n’ai pas pensé à ça. C’était donc comme d’habitude. Simplement, avec les leaders, on a dit à la fin qu’il était dommage de s’êttre fait peur dans les dernières minutes. L’expérience n’est pas à renouveler. Mais je ne vais pas cracher sur la victoire. Je suis déjà extrêmement content des quatre points pour la première à domicile. Le début de saison est satisfaisant.

Vous avez célébré l’événement en inscrivant un essai...

C’était sympa de me retrouver au milieu des trois-quarts sur le coup. C’est travaillé la semaine à l’entraînement et cet essai concrétise le projet ambitieux qui est le nôtre. 

Quand avez-vous appris que vous seriez le nouveau capitaine du groupe ?

Avant le troisième match amical (contre Pau). Ugo Mola et Régis Sonnes m’ont confié qu’ils aimeraient voir comment les choses se passeraient, m’ont demandé si ce rôle m’intéressait. J’ai répondu favorablement. Ce n’est rien de définitif mais je savais qu’il en serait ainsi pour les premiers matchs. Au départ, je ne m’attendais pas à avoir le capitanat, ce n’était pas une envie spécifique. Je ne suis pas allé voir le staff pour l’être ! Mais quand il me l’a proposé, le discours pour le justifier m’a plu et je ne l’ai pas rejeté. Tout se passe bien, tant mieux. Je ne me prends pas la tête. Si ça se passe mal, un autre prendra le relais. Puis, un joueur peut être leader sans être capitaine.

Cela aide-t-il d’entamer cette mission avec trois résultats positifs ?

C’est plus simple, notamment par rapport aux semaines qui arrivent. Mais cela ne reste que des matchs de rugby et il ne servait à rien de se mettre la tête à l’envers en cas de défaites. Des matchs, on va en perdre et c’est normal. Je n’avais pas du tout réfléchi en amont à la manière dont je réagirais. Je m’attendais à toutes les situations mais il est évident que je me sens plus à l’aise quand ça gagne.

Cherchez-vous à rester instinctif ?

J’essaye surtout de rester comme je l’étais et ne change rien à mon fonctionnement, dans l’organisation de ma semaine ou mes charges de travail. Je ne dois pas m’écarter de mon objectif de performance. Si je m’éparpille trop, ce ne sera pas bon. Je suis donc le même. D’autant qu’il y a d’autres cadres qui prennent la parole. Je ne suis pas seul dans ce rôle, il y a des joueurs qui m’accompagnent, ce qui rend les choses plus fluides. Puis, je ne fais pas spécialement plus attention aux autres. Les mecs sont grands et évoluent dans un milieu professionnel depuis longtemps, donc chacun sait se gérer. On ne m’a pas demandé de tenir ce rôle pour être la nounou ou veiller sur qui que ce soit.

On pense naturellement que vous vous appuyez sur Joe Tekori ou François Cros...

Ils en font partie mais je ne dirais pas forcément que je m’appuie sur eux. Ils n’ont pas besoin de moi pour intervenir. Ils le font de leur plein gré et personne ne leur a dit de m’aider ou quoi que ce soit. Les choses ont toujours fonctionné ainsi. Devant, on connaît les leaders et vous venez d’en citer. Derrière, la charnière prend ses responsabilités, Yoann (Huget) aussi par exemple. Il communique beaucoup.

Vous semblez plutôt discret, voire méfiant. Vous faut-il forcer votre caractère ?

Pas vraiment. Le seul truc moins naturel pour moi, c’est le discours. Je parlais déjà aux autres quand je sentais le besoin mais je fais référence au moment où je dois prendre la parole avant le match. C’est quelque chose qui se travaille et vient petit à petit. Je ne le prépare pas, je préfère que les mots arrivent tout seuls sur l‘instant.

« Succéder à Dusautoir et Fritz, c’est peut-être le plus difficile. Quand tu les côtoies, tu es marqué par leurs paroles, leurs attitudes. Thierry Dusautoir est quelqu’un qui inspire tout le monde. »

Il y a trois ans et alors que vous n’aviez que vingt ans, Ugo Mola nous confiait : « Un jour, Julien sera un patron ici. » Ce leadership s’est-il développé ?

Je crois que cela s’est fait avec le temps. être entouré de joueurs emblématiques, comme je l’ai été durant mes débuts avec l’équipe professionnelle, m’a clairement aidé. Je pense à Titi (Dusautoir), Flo (Fritz) ou Mama (Maestri), qui sont des leaders incroyables. Je n’ai pas cherché à enrichir cette compétence mais, inconsciemment, j’ai dû apprendre d’eux. Et, après leur départ, on est venu me le proposer...

Justement, que représente pour vous le fait de succéder à des joueurs de légende, comme Dusautoir et Fritz ?

C’est peut-être le plus difficile. Je n’ai pas le même parcours ou la même carrière, je n’ai rien à voir avec eux. On va dire qu’ils avaient leurs discours, leurs habitudes et, quand tu les côtoies, tu es évidemment marqué par leurs paroles, leurs attitudes. Ils ont énormément d’expérience et il faut s’imprégner un peu d’eux. J’ai observé leur manière de réagir dans chaque situation, notamment dans la défaite. Ou même dans leur façon de vivre la semaine, de préparer un match. Tous étaient différents mais avaient un point commun, cette volonté farouche de gagner.

En quoi vous êtes-vous imprégné ?

Le mot imprégné est trop fort, en fait. C’est plutôt que Therry Dusautoir est quelqu’un qui inspire quand on évolue avec lui. Il inspire tout le monde. Je me répète mais cette idée de la gagne était presque une obsession chez lui, comme chez Flo ou Mama. Ils l’exprimaient de façon différente, notamment dans leur manière d’entraîner les autres avec eux, mais ils avaient ce même objectif. Leur truc, c’était de gagner et le simple fait d’être à leurs côtés donnait confiance.

Faut-il donc trouver votre propre style de capitanat ?

Bien sûr, mais je n’ai été capitaine que trois fois… Je ne le serai peut-être plus la semaine prochaine, donc je ne peux pas proclamer que je veux faire du Julien Marchand. Pour l’instant, mon unique volonté est que ça se passe bien.

Quand on a 23 ans, s’adresse-t-on à des Joe Tekori, Charlie Faumuina ou Jerome Kaino, qui ont des CV énormes, de la même façon qu’aux autres joueurs ?

Ils parlent anglais, c’est plus dur pour moi (rires). Non, Joe comprend le Français et Piula (Fa’asalele) joue le traducteur. Ce sont des joueurs expérimentés qui veulent apporter leur vécu. Eux s’en fichent des statuts au quotidien. Je ne vais rien leur apprendre. Joe, Charlie ou Jerome ne sont pas là pour entendre de grands discours mais sont prêts à accompagner les jeunes. Je ne ressens aucune gêne au moment de m’adresser à Kaino. Sur le papier, il est double champion du monde et a une carrière fabuleuse mais, quand tu le connais, tu te rends à quel point il est simple et discret.

Votre nomination est aussi un symbole du renouvellement des générations visible depuis trois ans...

La logique du club a toujours été d’utiliser son centre de formation et de faire confiance à ses jeunes. Mais il faut aussi quelques anciens pour canaliser le tout et rendre les choses plus cohérentes. Sinon, une équipe trop jeune peut vite devenir « fofolle » sur le terrain et ne pas savoir calmer dans les moments faibles. Après, la politique de Didier Lacroix, depuis son arrivée à la présidence, a été de continuer dans la lignée historique du Stade toulousain et même de faire progresser encore une formation qui est déjà au top.

La fameuse première ligne, que vous composez avec Cyril Baille et Dorian Aldegheri, a largement incarné ce renouvellement...

Oui, on nous en a beaucoup parlé au début, notamment sur ce fameux match de barrage contre Oyonnax sous Guy Novès à l’époque (en 2015, N.D.L.R.), quand Cyril marque l’essai de la victoire. Maintenant, j’ai l’impression que c’est bien entré dans la tête des gens et on nous ramène moins à ça. C’était quand même sympa d’être lancés en même temps tous les trois, et ça l’est encore quand on y fait référence, surtout que le plaisir d’évoluer ensemble est toujours présent.

Il y a deux ans, le club a connu une chute. Que vous a-t-elle apporté ?

Toulouse s’est retrouvé à la douzième place... Je crois que ça nous a fait comprendre à quel point le Top 14 est devenu dur. À deux journées de la fin, on pouvait finir septièmes. En janvier, on était troisièmes. Mais l’intersaison suivante, il était hors de question de revivre un exercice pareil. Il n’y avait pas besoin de le dire, chacun l’avait dans la tête. Cette chute nous a finalement apporté dans le sens où tu traverses quelque chose que tu ne veux plus connaître. Quand tu te fais taper dessus, tu prends les choses à cœur. Le Stade toulousain doit aller le plus haut possible. L’an dernier, j’étais bien sûr touché par la défaite en barrage contre Castres. Je suis mesuré car ça reste du sport, personne n’est mort... Mais j’étais marqué. Pour autant, la troisième place de la phase régulière a permis de franchir un cap.

Vous parlez du barrage perdu à domicile. La déception fut légitime mais, à chaud, le staff indiquait que ce groupe jeune avait besoin de cette étape pour grandir...

C’est encore frais. Mais s’il m’a apporté une leçon, c’est qu’il ne faut jamais se relâcher. Je ne dis pas que c’était conscient mais il y avait sûrement cette pression supplémentaire. On peut trouver plein d’excuses mais cela prouve que ça va très vite dans ce sport. Tu fais des gros matchs toute la saison, tu vas gagner sur le terrain de grandes équipes, et puis... Tu perds logiquement contre une formation qui domine largement. Il ne faut peut-être pas l’aborder comme un barrage mais comme un simple match.

À titre individuel, vous étiez d’ailleurs passé au travers. Pourquoi ?

Je ne sais pas. Je n’ai rien changé à ma préparation. Depuis des mois, tout se passait bien en touche et ça déraille sur ce match, quand il ne faut pas. Des lancers, j’en louperai d’autres, ce n’est pas une fin de soi. La seule chose, c’est que je ne dois désormais plus les rater ce jour-là.

Votre petit frère Guillaume, talonneur lui aussi, est devenu champion du monde des moins de 20 ans en juin. Comment avez-vous vécu son sacre ?

C’était extraordinaire. J’étais en Nouvelle-Zélande avec les Barbarians, j’ai suivi la demi-finale et la finale à la télé. Je regardais les matchs à 5h ou 7h du matin sur place. Quand t’es là-bas et que les moins de 20 ans gagnent la demie contre les Baby Blacks... Je connais quelques joueurs néo-zélandais, donc j’ai pu les taquiner, c’est rare que ce soit dans ce sens (sourires). J’étais quand même frustré de ne pas être en France pour vivre ça avec mon frère. On s’écrivait mais, en même temps, on s’écrit chaque jour. Il savait ce qu’il avait à faire, et sortait de grosses prestations. Il est arrivé sur cette compétition comme numéro deux à son poste puis l’a finie titulaire. Il a a été costaud, propre en touche et en mêlée.

Il a intégré le groupe pro à Toulouse. Quelle est votre attitude envers lui ?

On a connu ça l’an dernier lors de la préparation physique mais là, c’est encore plus bizarre car il fait partie du groupe. Nous sommes proches, donc se voir tous les jours ou s’entraîner ensemble ne change finalement rien. Bon, cela aurait été mieux qu’il soit troisième ligne car on pouvait jouer ensemble. Mais c’est fort en termes d’émotion.

Craignez-vous d’être un jour en concurrence ?

Non, je serai content pour lui. Il faut deux talonneurs sur la feuille, autant que ce soit les Marchand (rires). Pour l’heure, il y a aussi Leo (Ghiraldini) et Peato (Mauvaka). Mais je n’ai aucune crainte par rapport à ça. S’il devient un jour numéro un, tant mieux pour lui et dommage pour moi. C’est le rugby de haut niveau, que ce soit en famille ou pas.

Vous êtes parti en tournée avec les Barbarians français au mois de juin. Était-ce la première marche vers les Bleus ?

Pas du tout. L’équipe de France reste à part. Les Barbarians, c’est autre chose. Pour l’heure, je ne veux pas y penser. Beaucoup de joueurs méritent d’y être et y sont. La route est encore longue mais j’étais ravi de vivre cette expérience avec les Barbarians. Tu te prends moins la tête, tu prépares le match très relâché. Même si ça reste toujours aussi intense une fois sur le terrain.

Mais en voyant Cyril Baille ou Camille Chat, votre concurrent chez les moins de 20 ans, partir en sélection, on doit se dire que l’objectif n’est plus très loin...

C’est un autre niveau. J’aimerais y arriver le jour où je serai prêt. Là, je sais que je ne le suis pas. Ce n’est pas dans mes objectifs actuels.

Ils sont donc sur le club. Le barrage perdu l’an dernier a-t-il fait naître de nouvelles ambitions chez vous ?

Bien sûr. J’ai envie de revoir les phases finales, de revivre ces moments. L’engouement autour du barrage était agréable. Finir dans les six premiers est un objectif évident. Mais je répète à quel point le championnat est serré, j’ai pu le vérifier en voyant l’intensité du match à Grenoble, une équipe qui monte de Pro D2. Donc pas question de s’emballer, la fin de saison est encore si loin.

Rêvez-vous d’être le prochain capitaine toulousain à soulever le Brennus ?

Oui, mais c’est juste de l’ordre du rêve pour l’instant. Et il nécessite beaucoup de travail, et de chance aussi.