À double tour

Croyez-le ou non, il est aujourd’hui plus facile d’avoir accès, professionnellement, à un cador néo-zélandais qu’à un jeune joueur français, cinq matchs au compteur et une carrière professionnelle qui n’a encore rien prouvé. Ce n’est pas une provocation, ni même une exagération. C’est du concret. Exemple : à notre envie, en juin dernier, de rencontrer Steve Tew, grand patron de la fédération néo-zélandaise, le service com’ de la NZRU avait d’abord opposé des problèmes d’agenda, nécessairement dense pour un homme de cette stature. Mais jamais de refus. Pour aboutir à un entretien négocié pour vingt minutes, finalement devenues trente-cinq, extirpées d’une journée surchargée.

Autres exemples : à notre requête d’interview, Rob Andrew, alors grand bâtisseur de la fédération anglaise, avait répondu en moins d’une heure par l’affirmative. Proposition de dates et créneaux horaires à l’appui. Quand on traverse la Manche, les clubs sont le plus souvent enclins à organiser des rencontres avec un de leurs joueurs, en marge des matchs. Quand on traverse les océans, le journaliste envoyé spécial peut rencontrer Sonny Bill Williams, Beauden Barrett et Steve Hansen, au beau milieu d’une tournée des Lions britanniques pourtant autrement plus anxiogène qu’une rencontre lambda de Top 14. Tout cela en restant dans le monde du rugby, sans s’étendre aux sports américains et leur politique d’ouverture sans fin.

Tout ça pour dire quoi ? Qu’en France, ce sport prend le problème de la communication à l’envers. Trêve d’anonymat, en voici des exemples. Au Racing 92, depuis deux mois, Jordan Joseph est inaccessible. Ce n’est pas lui, jeune joueur auquel on ne saurait rien reprocher, qui freine. Mais le club bloque pour « protéger » un gamin de 18 ans dès lors enfermé dans sa bulle quand sa fraîcheur et son aura nouvelle devraient profiter à son sport et son club.

Taper sur le seul club francilien serait malhonnête. Le schéma est repris dans tous les clubs français, ou presque, empruntant parfois à des schémas bolchéviques que les grands Crusaders ignorent. Au Stade français, on isole Kylan Hamdaoui, sensation du début de saison, sous prétexte qu’il s’est déjà trop confié dans les médias depuis le début de la saison. C’est-à-dire deux fois, en trois mois. À Bordeaux, La Rochelle et ailleurs, il faut s’attendre, chaque semaine, à ce qu’un sujet soit retoqué par le club. Tant pis, on fait sans eux. À Agen, le SUALG a « célébré » le premier huis-clos de son histoire récente, en semaine, par une première défaite à la maison, le samedi suivant contre Pau.

Et alors, se confier au grand public qui les fait vivre, par le prisme de quelque média que ce soit, nuirait-il aux performances des joueurs ? On peine à le croire. L’expérience montre même l’inverse. Castres, dernier champion de France, n’avait-il pas choisi de laisser les entraînements de sa semaine de finale en accès libre au tout venant ? Une respiration, une spontanéité témoignant d’un état d’esprit qui avait culbuté l’amoncellement des stars montpelliéraines, au Stade de France.

La complainte n’est pas corporatiste. Les lecteurs se moquent des zigzags qui font la conception d’un journal. Ils ont d’ailleurs bien raison : on se fout pas mal de savoir si le four du boulanger rend l’âme, lorsque l’on va acheter sa baguette. Le propos tient plutôt de l’inquiétude pour un sport qui souffre déjà de son image, à l’heure où le football français, un temps considéré hautain et hors des réalités, se rachète une image d’accessibilité, de fraîcheur, d’enthousiasme. Le rugby français emprunte un chemin inverse, alors que ses résultats inquiètent et font poindre un premier désamour. Comme s’il n’avait rien compris aux enjeux de la modernité et de la communication, notre sport cache ses plus jolis trésors au lieu de les mettre en valeur pour mieux surfer sur la vague de leur popularité.

À sa prise de fonctions présidentielles, Bernard Laporte regrettait qu’aucune star ne porte l’équipe de France auprès du grand public. Il a raison. Et ce n’est pas en rendant hommage à leurs seuls sponsors particuliers sur les réseaux sociaux, à chaque cadeau reçu, que les joueurs français inverseront la tendance.