• Le gang du "presque"
    Le gang du "presque"
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Compétitions

Le gang du "presque"

C’est une habitude, les Bleus ont perdu. Ils ont perdu bien, jolis, vaillants. Mais ils ont perdu. Encore. Les pansements ne suffisent plus à masquer la vérité : le XV de France est mauvais. Qu’on se le dise. Et qu’importent les hommes qui le composent.

On entend de tout, un soir de défaite alias « presque victoire », spécialité maison de ces Bleus « presque bons. » Qu’ils ont été généreux, c’est sûr. C’est bien de s’en convaincre. Qu’ils ont rivalisé avec une équipe qui, il y a peu, faisait tomber les All Blacks sur leurs terres. C’est chouette, n’est-ce pas ? Presque. « JBE », Jean-Baptiste Elissalde pour l’état civil, poussait en ce sens positiviste. « En première mi-temps, un ballon donné au pied peut tomber dans les bras de Damian Penaud et ça aurait fait essai. Il y a des ballons qui rasent les poteaux, d’autres qui nous fuient sans explication rationnelle. » Il a raison. Mais cela fait bientôt huit ans que tout le rugby français se cache derrière cette chance qui nous fuit, accumulant les défaites et les espoirs de lendemains meilleurs comme d’autres, ailleurs, compilent les victoires critiquables. Ces gens sont chanceux, donc. Et c’est tout. Irlandais, Anglais, Néo-Zélandais ou Sud-africains ne disputent aux Bleus qu’un peu plus de guigne. Il faut le croire, quitte à se borner d’illusions indignes.

Qu’importe, Elissalde poursuit, bon soldat, contraint d’assumer comme d’autres avant lui un bilan peu flatteur. Son boulot veut ça. Mais soudain, le temps se fige. « Nous avons aussi un ailier qui réalise quelque chose d’extraordinaire, d’exceptionnel mais qui, en suivant, ne fait pas ce qu’il faut pour conclure. » On rembobine. L’ailier en question, parce qu’il faut le nommer, c’est Teddy Thomas. Le gamin le plus doué de cette équipe, de notre rugby français et comptant parmi les grands frissons du rugby mondial. Mais, aussi, un joueur qui peut oublier un surnombre enfantin qui, à l’école de rugby, vous vaut la sainte fureur du papa venu entraîner le mercredi après-midi. Dans ce fait, il n’y a aucune part de chance, bonne ou mauvaise. Aucun mauvais sort, qui vous ferait verser une larme. Juste une insulte au rugby, ses préceptes et son éducation. Quatre contre un, bon Dieu, qu’est-ce qu’on fait ? On donne, pardi ! Ailleurs dans le monde, un quatre contre un est une évidence et, les samedis soir, on célèbre parfois des victoires. Tant pis pour les Bleus qui font sans. Encore une fois.

Le grand désamour

C’est un bon résumé de cette équipe. Généreuse au possible, personne ne lui enlèvera ça. Elle l’a été, ce samedi encore, annihilant la vitesse des Springboks pour les contraindre à un rugby besogneux, dans lequel elle a effectivement rivalisé. Ces Bleus sont souvent vaillants, parfois talentueux, mais toujours insuffisants au moment de finir le métier. Ce n’est certainement que du rugby, où il faut bien un gagnant et un perdant. Le problème, c’est qu’à force de figurer dans le mauvais camp, ils se frottent à ce qu’il y a de pire : le désintérêt.

Samedi, le Stade de France n’avait jamais affiché une image si terne, pour une rencontre face à une nation du top 5. Habituellement si prompt à hurler l’affluence, engageant le public à s’auto-congratuler, le speaker du Stade de France s’est même « oublié ». Imaginez un peu, l’imposture : « Vous êtes ce soir 50 000, soit 60 % de la capacité du stade. Félicitations à vous ! » Mais non, rien. Il vaut mieux baisser la tête en attendant de voir passer les Fidji, dans deux semaines où l’on annonce dans la même enceinte 30 000personnes à peine.

Avec ces Bleus, on ne s’enthousiasme plus à l’idée d’aller au stade. « C’est la première fois qu’autant de personnes me proposent des places. Visiblement, personne n’en veut ! » confiait, le midi, un joueur de Top 14 croisé à un comptoir parisien. Et alors ? « Je ne vais même pas y aller. Vu le spectacle généralement proposé, je serai mieux dans mon canapé. » L’indifférence est un cancer, qui métastase jusqu’à l’enthousiasme. On ne peste plus d’une défaite, on s’y accoutume.

Rien sur le fond, mieux sur la forme

L’ami en question avait raison. De spectacle, il n’y eut rien. Que dalle. « Dégun » pour ambiancer ce stade moribond. Pendant quatre-vingts minutes, on vit les Springboks alterner le mauvais avec le passable. Il faut croire que cela suffit à battre le XV de France. Aucun génie, même pas de cette dimension physique exceptionnelle qu’on file aux basques de ces Sud-Af’, par habitude. Loin de ce qu’ils ont produit dans le dernier Rugby Championship. Le travail tout juste, une légère brise de rébellion quand le score devenait trop lourd, un banc de touche dominant et l’affaire était dans le sac. Après la sirène, peut-être. Mais le score final fait mal.

Surtout, il impose des questions. Comment les Bleus, tout juste corrects depuis trop longtemps, peuvent-ils se passer d’un joueur du talent de Gaël Fickou ? Ce n’est même pas une question de fond. Le Néo-Parisien et ancien Toulousain n’a consenti, trop longtemps, aucun effort de travail. Mais le Fickou de 2018 est autre. Il a (enfin) appris son métier — fait de privilèges, certes, mais aussi de sacrifices. Fickou a tombé tous les kilos qui le rendaient moyen, s’est astreint à une diététique sévère. Il en récolte les fruits et traverse les terrains du Top 14, seul, chaque week-end, avec une facilité insultante. Comment, dès lors, justifier qu’on lui préfère un Geoffrey Doumayrou certainement sympathique, mais si peu talentueux ? Fickou, effectivement, se refuse au poste d’ailier. C’est certainement ballot. Mais les Bleus ne sont aucunement en position de se priver de ses talents. Surtout en l’absence récurrente de Fofana, le seul joueur français qui pourrait postuler à une sélection mondiale.

Samedi, pourtant, Fickou a observé cette bouillie de rugby depuis le banc, pendant soixante minutes. Et il n’est pas seul. Priso, Chat, Babillot et Dupont ont tous séduit, cet été en Nouvelle-Zélande ou cet automne, en Top 14. Ils ont observé la première période depuis le banc des remplaçants. L’idéal de continuité, vanté par Brunel, est une jolie façade qui ne se justifie pas dans les faits. Et les Bleus, enquillant les défaites, s’avancent à un an de la Coupe du monde avec un bilan de deux victoires en neuf matchs. Le pire de leur histoire.

Léo Faure
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