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Compétitions

La course de handicap

Les All Blacks ont remonté quinze points pour s’imposer d’un cheveu au cours d’une énorme bataille de tranchées sous une pluie glaciale. Ils ont montré qu’ils n’étaient pas qu’une machine offensive et qu’ils savaient même... tenter des drops.

Quel combat ! Quelle terrible bataille de tranchées, tout à fait à la hauteur de l’hommage rendu aux combattants de la Grande Guerre juste avant le coup d’envoi. La pluie continuelle a sublimé cet Angleterre - Nouvelle-Zélande qui s’est fini par un coup de théâtre particulièrement cruel. Un essai de Sam Underhill, incisif comme une dague florentine après un ballon contré. Il promena Beauden Barrett et son essai fit exploser le stade mais le préposé à la vidéo, impitoyable, vint doucher tout un stade déjà abondamment rincé (76e). Courtney Lawes était légèrement hors-jeu quand il contra Perenara et Jérôme Garcès revint sur son premier jugement. Cette péripétie ne résume pas le match car la victoire, les All Blacks l’ont arraché avec un sang froid, une détermination et une efficacité en acier. « Nous avons montré un gros caractère. Nous nous imposons sous la pluie, dans un environnement hostile. Il fallait quand même le faire… », confia Steve Hansen dont les joueurs étaient menés 15 à 0 après vingt-quatre minutes de jeu alors que Sonny Bill Williams était sorti sur blessure. 

Premier drop-goal de Barrett

Ils l’étaient encore à la 35e. C’est à ce moment que Kieran Read prit une décision sidérante. Alors que l’averse ne faiblissait pas, il refusa de tenter une pénalité à trente mètres face aux poteaux pour demander une mêlée. Les All Blacks venaient de construire leur première phase longue, au lieu de se rassurer en bons pères de famille du rugby. Ils ont préféré tenter un coup de bourse osé et il a marché : Crotty s’enfonce, un ou deux temps de jeu au près, un renversement pour Barrett qui remet à l’intérieur pour Mckenzie lancé. Le scénario du film venait de se retourner, les All Blacks avaient cessé de faire le dos rond pour déployer l’éventail de leurs armes, de toutes leurs armes. « Oui, c’est sûr, nous avons gagné en marquant moins d’essais que l’adversaire. Mais je vous rassure, je suis heureux. Il existe plusieurs styles de rugby, en fonction des conditions climatiques », confia-t-il l’œil un peu égrillard. L’ouvreur des Hurricanes se sentait fier qu’on ne lui parle presque que de son drop-goal, à la 46e. Le premier de sa carrière internationale. « Oui, je m’y étais préparé. J’avais travaillé pour ça. » Son coach adjoint Ian Foster souriait aussi : « Oui, on nous reproche parfois de ne pas suffisamment penser à cette solution. Comme lors de notre défaite face aux Sud-Africains en septembre… »

 

Il y a toujours un procès implicite dans cette idée que les All Blacks seraient trop sûrs d’eux et privés de ressources quand on les accroche vraiment. Le souvenir du quart de finale du Mondial 2007 n’est pas encore évanoui. Barrett avait donc de quoi se satisfaire de ce rugby d’hiver avec énormément de chandelles et de ballons d’occupations. Les Anglais ont sans doute cru que ce serait là leur salut. Avec leur équipe remaniée (seize blessés), ils ont bien mérité de la patrie. Une séquence initiale sur la largeur avait donné le ton. Comment Ben Youngs a pu réussir une aussi belle passe sautée pour Ashton ? Comment a-t-il pu voir en une fraction de seconde que Ioane était perdu en défense ? Comment les Anglais ont-ils pu infliger aux champions du monde ce ballon porté majestueux, qui avança d’abord en crabe, avant de finir en bélier ? Ce fut la richesse de ce match tête-bêche et l’occasion de vérifier que les All Blacks adorent les courses à handicap.

Jérôme Prévot
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