• In fine, quel est le projet ?
    In fine, quel est le projet ?
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Compétitions

In fine, quel est le projet ?

On s’y perd un peu, soyons honnêtes. Dans ces colonnes, Dimitri Yachvili vous parlera du cinq du devant du Leinster et de l’Irlande. Ce sont les mêmes. Il vous contera sa capacité à faire autre chose que combattre, sa palette de gestes protéiformes, sa qualité technique pour claquer la passe qu’il faut au bon moment et dans le bon espace, sa lecture du jeu plus pertinente dans un rugby total.

Il vous dira, en fait, tout ce qui fait désormais une équipe championne d’Europe et une nation championne du monde, tout officieux que fut ce titre 2018 pour les Irlandais.

Ce discours, il y a cinq bonnes années qu’on l’entend. De mémoire, une petite dizaine de techniciens, français ou étrangers, nous ont déjà confié cette même analyse : les All Blacks dominent par leur cinq de devant, sa qualité technique et sa compétence dans les déplacements. Un penchant qui leur permet d’assumer à quinze plutôt qu’à dix un rugby de vitesse.

Et puis, tout juste raccroché le téléphone d’avec « le Yach », on bascule sur l’annonce par Jacques Brunel du groupe convoqué pour préparer le prochain Tournoi des 6 Nations. Soudain, on entend autre chose. Vahaamahina, Willemse, Le Roux et Lambey sont retenus en deuxième ligne. Entendons-nous bien : chacun, dans son registre, n’a pas grand-chose à envier à ce qui se fait ailleurs, en Europe, dans des profils identiques. Mais enfin, exception faite de Lambey – un joueur que l’encadrement des Bleus convoque mais rechigne jusqu’ici à lancer, avec 45 minutes de temps de jeu pour onze semaines passées avec les Bleus – avec qui va-t-on jouer ce rugby dynamique qui s’impose aux yeux de tous ?

Qui est notre Brody Retallick, notre Maro Itoje, notre James Ryan ? Un peu plus en avant, en première ligne, qui est notre Tadhg Furlong, notre Dane Coles, notre Mako Vunipola ? Des mecs capables d’assumer les tâches de la conquête mais, surtout, de jouer une feinte de passe, prise d’intervalle et sortie vers l’extérieur dans le dos de la défense ?

En choisissant d’autres hommes, d’autres profils, les Bleus choisissent un autre rugby. À l’heure où tout va plus vite, le XV de France choisit encore de taper plus fort, comme il y a dix ans, articulant sa colonne de décision autour de Louis Picamoles et Mathieu Bastareaud.

Le parti pris surprend, peu bandant qu’il est et en net décalage avec ce qui se pratique en 2018. Mais, plus étonnant encore, les Bleus semblent hésiter au moment de pousser à fond ce parti pris. Pour animer avec cohérence ce dessein pachydermique, confie-t-on les clés à un ouvreur de cent kilos qui arrose au pied, dix mètres en retrait de la ligne d’avantage ? Titularise-t-on un arrière qui répond par l’occupation territoriale à chaque munition qui lui parvient ? Même pas.

Au milieu des forts tonnages, on verra Lopez, Fofana, Médard, Dupont ou Iturria, ces étendards de l’axe clermonto-toulousain qui émerveille et domine notre Top 14 à grands coups d’accélérateurs. Si bien qu’on ne comprend plus trop : mélangeant les genres, quel projet affirme haut et fort ce XV de France ? Quelle est son identité profonde, pris entre une envie évidente de détruire l’ennemi et ce besoin contemporain de construire son rugby ? Vous avez quatre heures.

Léo Faure
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