• Charnières qui grincent
    Charnières qui grincent
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XV de France

Charnières qui grincent

C’est sans doute le premier effet du Mondial qui s’annonce, laissant augurer d’un état de préparation (physique) avancé et d’une motivation enfin digne d’une équipe nationale : la présélection de Jacques Brunel a enfin été épargnée par les forfaits (en dehors de Bernard Le Roux, évidemment). C’est heureux, il n’avait franchement pas besoin de ça, Jacques… 

Le sélectionneur peut donc miser tout son magot sur la confiance. Ce principe -inaliénable à ses yeux- porte l’avantage de la continuité mais il s’accompagne du risque de voir les Bleus s’endormir sur leurs maigres certitudes. Et, aussi, de finir le cul dans le beurre, comme on dirait de quelqu’un qui tient sa fortune par le privilège de sa seule naissance, sans s’exposer au travail… L’équipe de France n’échappe pas à sa réalité : la quasi certitude de revenir à Marcoussis semaine après semaine et qu’importe le résultat laisse planer une menace similaire d’engraissement. À tel point que l’on se demande très franchement comment notre équipe nationale peut en rester là, pilotée avec un mode de gestion éculé, lié à des principes de convention (FFR-LNR) devenus archaïques à l’aune du professionnalisme.

En fait, les seuls Bleus à se savoir sur un siège éjectable seront encore nos « demis », de mêlée et d’ouverture. Ils sont historiquement visés par les critiques, responsables de tous les maux tricolores quand ça ne gagne pas. Le jugement est trop court pour être honnête. C’est pourtant notre réalité quand toutes les autres nations construisent leur charnière sur le long terme, et sans attendre le miracle d’un brillant soliste devenu sauveur de la patrie.

Chez nous, répétons-le, la cause est autrement entendue. Nos « demis » sont perpétuellement sur la sellette, priés d’être parfaits dans tous les domaines : accélérateurs et patrons, au pied et à la main, le cerveau et les jambes… Le mélange des genres est tel que l’on disserte régulièrement jusqu’à plus soif quant au rôle des uns ou des autres ? Et, plus souvent encore, sur ces « numéros 9 qui feraient bien de glisser à l’ouverture pour combler les vides. » Fred Michalak a ainsi été baladé tout au long de sa carrière ; Morgan Parra a chassé Trinh-Duc du n°10 lors du Mondial 2011 ; Baptiste Serin marche dans les pas de Michalak ; certains imaginent déjà décaler Antoine Dupont à l’ouverture du XV de France… Dupont ? Pourquoi pas, même s’il paraît dingue d’oser jouer à l’international sans un jeu au pied de très grande qualité (précision et longueur).

À notre avis, il convient surtout de se demander pour quoi faire le jeune toulousain serait flanqué du n°10 : dans quel but, autour de quel projet de jeu, avec quel demi de mêlée et quels centres pour l’accompagner ? Sait-on ce que l’on veut vraiment, et où doit aller l’équipe de France ? Il convient d’y répondre parce que le génie ne saurait autoriser toutes les folies. Pas plus que l’urgence qui nous entoure aujourd’hui. Nous n’en sommes pas là, évidemment : au nom de leurs automatismes, expériences et complémentarité, Morgan Parra et Camille Lopez ont le vent en poupe sur le chemin qui mène au Japon et à la Coupe du monde. À l’image de Brunel, il faut leur accorder ce qu’ils méritent de confiance et prendre enfin conscience des limites du rugby français à certains postes où les stars étrangères président en Top 14. Vite, nos demis sans pression… 

Emmanuel Massicard
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