Poirot : "Nous ne sommes pas des bons à rien"

Touché par la défaite inaugurale face aux Gallois, le pilier du XV de France, Jefferson Poirot, revient sur le mal qui semble hanter les têtes françaises, défend l’idée d’un préparateur mental et se projette, finalement, sur le crunch de dimanche…

Midi Olympique : Comment se sont passés les deux jours ayant suivi la défaite face aux Gallois (19-24) ?

Jefferson Poirot : J’ai eu du mal à trouver le sommeil, je ne vais pas vous mentir. Dans ces cas-là, on ressasse mille fois le film dans sa tête, on refait les actions…

Et on se dit quoi ?

J.P. : J’aurais aimé être plus présent dans les rucks. Mais nous craignions vraiment les Gallois sur les largeurs. J’ai donc préféré ne pas passer trop de temps dans les regroupements.

Quelles questions vous hantent, après cette troisième défaite consécutive au Stade de France ?

J.P. :Je me dis qu’à 16-0 à la pause, aucune équipe du top 10 mondial n’aurait perdu le match de cette manière. Mais dans le genre, nous sommes des habitués : le scénario fut le même contre l’Afrique du Sud (automne 2018, N.D.L.R.) ou l’Irlande (février 2018).

Que faire ?

J.P. :Il va bien falloir mettre le doigt sur ce qu’il cloche. Pourquoi répète-t-on ce type de scénario ? C’est à ce point fréquent, chez nous, qu’on ne peut plus parler de coup du sort…

Le mot en vogue, en ce moment, c’est « préparateur mental ». Ne pensez-vous pas que le XV de France en ait un besoin urgent ?

J.P. :La préparation mentale, c’est une démarche personnelle. Si l’on n’y croit pas, cela peut avoir un impact négatif sur le joueur.

Et vous, y croyez-vous ?

J.P. :Beaucoup, oui. Je ne l’ai jamais caché. Pour moi, un préparateur mental est essentiel sur du sport de haut niveau. D’un point de vue personnel, il me permet d’avoir un temps d’avance, d’être plus posé au moment où je vis les situations. […] On dit que le préparateur mental est seulement utile en période de stress, de difficultés. C’est faux. Quand tout va bien, il m’aide aussi grandement à anticiper les échéances qui arrivent.

En France, le préparateur mental n’a pas bonne presse. Il est plus ou moins associé à un gourou…

J.P. :Tout à fait. Tous les grands champions ont pourtant un préparateur mental. Et puis, on a bien des préparateurs physiques qui nous aident à anticiper les événements. Pourquoi n’applique-t-on pas au cerveau ce que l’on fait au corps ? Au rugby, on revit toujours les mêmes séquences. Je les répète à l’envi dans ma tête, sans pour autant aller sur le terrain.

Au-delà de ces supposées carences mentales, le fait que le XV de France ait pu sombrer en deuxième période contre les Gallois remet aussi en cause la dimension physique des internationaux tricolores…

J.P. :Nous nous étions préparés très durement avant d’entamer le Tournoi. Le but était d’être bien sur la globalité des cinq matchs. Mais la dimension physique n’est pas notre problème majeur. Contre le Pays de Galles, on passe à côté, c’est tout.

Le XV de France alignait vendredi soir le pack le plus lourd de son histoire. Vous aurait-il fallu insister davantage sur le combat collectif ?

J.P. :Je ne crois pas, non. Dernièrement, nous avons pris le parti de basculer vers un jeu plus aéré, plus dynamique. C’est ce qui a d’ailleurs fait notre force sur la première mi-temps, face aux Gallois.[…] Lors de la dernière tournée d’automne, nous avions beaucoup insisté sur les ballons portés. Ça n’avait pas fonctionné. On a donc choisi de chercher le mouvement et la passe supplémentaire. […] C’est le jeu de demain. Un paquet d’avants qui passe son temps à combattre risque la rupture physique beaucoup plus rapidement.

Finalement, cette défaite inaugurale laisse l’impression d’un sabotage en règle : ce sont trois fautes individuelles qui vous empêchent d’aspirer à mieux…

J.P. :Exactement. Je ne veux cibler personne, ça arrive à tout le monde. Mais ces petites erreurs nous coûtent souvent les matchs.

Avez-vous chambré Yoann Huget ou Sébastien Vahaamahina, histoire de dédramatiser ?

J.P. :Non. dans les vestiaires, on a surtout cherché à rester solidaires. Ils s’en sont suffisamment voulu sur le moment.

Les semaines passent, les défaites s’accumulent et le discours reste le même : « On va travailler »…

J.P. :On en a marre de ce discours, moi le premier. On ressasse les mêmes choses trop souvent. […] Les critiques nous touchent mais après les matchs, les statistiques nous aident aussi à nous rassurer. On n’est pas loin. On peut basculer dans une spirale positive à tout moment. Nous ne sommes pas des bons à rien.

Lundi dernier, dans nos colonnes, Dimitri Yachvili disait que les internationaux français se contentaient trop souvent de leur sélection, qu’ils n’étaient pas assez « gagneurs » dans l’âme. Qu’en pensez-vous ?

J.P. :Je ne suis pas du tout d’accord avec lui. Je trouve même bizarre qu’un joueur comme Dimitri Yachvili puisse dire ça de nous. Il a 80 sélections en équipe de France et sait quels énormes sacrifices précèdent une convocation à Marcoussis. […] Il se trompe. On n’est pas là pour voir simplement notre nom sur la liste.

Le bilan de Jacques Brunel, neuf défaites en douze matchs, n’est pas vraiment encourageant. Son discours passe-t-il encore auprès de vous, joueurs ?

J.P. :Oui, on adhère à ce que dit Jacques. Si l’on regarde les neuf défaites avec attention, il y en a plus de la moitié que l’on maîtrise de bout en bout, qui nous échappent d’un rien… Parfois, c’est un manque de concentration. Parfois, c’est un excès d’envie.

Quelle opinion avez-vous du XV de la Rose, votre prochain adversaire ?

J.P. :Superbe équipe, très complète. Leur première ligne (Vunipola-George-Sinckler) est très puissante, très mobile. Billy Vunipola les place irrémédiablement dans l’avancée. Au milieu du terrain, Manu Tuilagi revient en grande forme. Quant à Owen Farrell, il est à la fois le moteur et le cerveau de cette équipe.

Nombre de Français cultivent, par rapport à l’Angleterre, un « amour vache ». En son temps, Imanol Harinordoquy se plaisait même à dire : « Je déteste les Anglais, je ne m’en cache pas ». Est-ce votre cas, aussi ?

J.P. :On a tous hérité de cette culture. Le XV de la Rose est l’équipe que l’on aime détester. Sur le terrain, les Anglais sont pénibles, chambreurs… Quand on peut aller leur faire mal, on y va avec grand plaisir.

Votre entraîneur Joe Worsley est un ancien international anglais. A-t-il abordé le crunch avec vous ?

J.P. :J’ai eu Joe au téléphone, quelques jours avant d’affronter les Gallois. Il me disait qu’il serait à Twickenham pour le crunch. Je lui ai répondu qu’il nous verrait donc fait du mal à ses compatriotes. (rires) Mais bon… On verra bien.