• Les tresses et les lauriers
    Les tresses et les lauriers
Publié le / Modifié le
Compétitions

Les tresses et les lauriers

TOURNOI DES 6 NATIONS 2019 - Il a percé assez tard, mais il a crevé l’écran. Josh Navidi a brillamment succédé à Sam Warburton comme troisième ligne de grand champ du Pays de Galles. L’homme aux dreadlocks sait combien une carrière se joue parfois à rien.

Josh Navidi restera comme LE visage de ce grand chelem 2019, avec Alun-Wyn Jones bien sûr. Mais disons qu’avec Navidi, on respire un peu quand on survole les compositions d’équipes du pays de Galles, la nation qui compte le plus d’homonymes au monde. Navidi, ça nous change des Williams, Jones, Jenkins, Davies qui peuplent les feuilles de match de la principauté depuis 150 ans. Josh Navidi fut cinq fois titulaire dans ce Tournoi, quatre fois comme flanker, une comme numéro 8 (à Rome). Pas un grand manieur de ballons, pas un énorme casse brique non plus, mais un terrible volume de jeu, un sens du contact toujours juste et une endurance de première classe.

Na-vi-di ! Ça pourrait être fidjien, mais c’est iranien en fait. Son père est arrivé au pays de Galles à 18 ans pour faire des études d’ingénierie civile avec le passé d’un lutteur de bon niveau. Il terminera même cinquième du British Open de la spécialité et entraînera même l’équipe de Grande-Bretagne. Au pays de Galles, il rencontra une Galloise de Anglesey. À la mort de son propre père, le retour en Iran devenait illusoire, il ferait donc sa vie dans ce pays humide et si sombre en hiver.

À la naissance de son premier enfant, il abandonna sa carrière pour ouvrir une salle de fitness en 1995. Voilà comment Josh Navidi a vu le jour à Bridgend, comme JPR Williams ou Gareth Thomas. Il y a fréquenté le collège de Brynteg : comme JPR, Gavin Henson ou Rob Howley. Cette salle, elle existe encore et Josh y a travaillé, dès l’âge de onze ans pour faire signer des engagements. « Mon père était un combattant offensif et agressif, pas un gars qui cherche à gagner aux points à l’économie. Il a dû me transmettre un peu de ça. Son père lui avait dit d’arrêter le sport quand il est arrivé au pays de Galles, il ne l’a pas écouté. »

Dreadlocks emblématiques

Pour fignoler son particularisme, Josh Navidi arbore une coiffure, qui pourrait le faire passer pour le bassiste d’un groupe de reggae. Dans les années 2009-2010, on s’en souvient, il faisait déjà sensation dans les sélections de jeunes, par rapport à son corps encore frêle, ses tresses paraissaient encore plus longues. La touche d’exotisme était parfaite. « J’ai ces dreadlocks depuis l’âge de 15 ans. Je regardais sur Internet comment il fallait s’y prendre et ma maman, qui est coiffeuse m’a dit : allons-y ! Ça lui a pris quatre heures, je ne les ai plus quittées. Me les a-t-on tirés en match ? Je n’ai jamais eu trop de problèmes avec ça, je pourrais les compter avec les doigts de la main les fois où on a essayé. Mais, c’est vrai, dans le feu de l’action, je ne ressens pas toutes les tentatives. Le truc le plus dur qui me soit arrivé, c’est en salle de gym. En faisant des squats, je les ai coincés dans un appareil. »

Mais sa carrière ne fut pas fulgurante pour autant. Des débuts en 2013, dans l’anonymat d’une tournée au Japon, pour une défaite historique en plus (mais en l’absence des Lions). Les deux gars qui l’accompagnaient en troisième ligne dans cette réserve améliorée s’appelaient Andries Pretorius et James King… : « Ce jour-là, je m’étais cassé le nez et j’avais terminé le match sans connaissance. »

"Mon père m’a toujours rappelé que chaque match pouvait être le dernier. J’ai toujours joué dans cet esprit…"

Josh Navidi a attendu quatre ans pour regoûter au plaisir de la tunique rouge. Il a fallu une autre tournée des Lions à l’été 2017 pour qu’il puisse à nouveau chanter l’hymne national. Pourquoi une telle éclipse ? Rien d’extraordinaire en fait : à Cardiff et en équipe nationale, il se tenait sagement dans l’ombre de Sam Warburton, exactement le même profil que lui : avant-aile côté ouvert. En plus, chez les Blues, il faisait aussi face à la concurrence de Martyn Williams qui jetait ses derniers feux.

Ses débuts dans le professionnalisme furent très ingrats, il portait plus souvent le maillot des amateurs des Glamorgan Wanderers ou du Cardiff RFC que celui des Blues. Il attendait son tour, tout simplement, sans aucune garantie pour la suite. Il a sérieusement rongé son frein avant de resurgir à l’automne 2017 et d’y faire sensation. « Où diable avez-vous trouvé ce joueur ? » commenta Steve Hansen, visiblement impressionné après un test Galles - Nouvelle-Zélande (18-33) très disputé.

Séjour formateur en Nouvelle-Zélande

À vrai dire, Steve Hansen aurait pu avoir ce chevelu sous ses ordres puisque Josh Navidi a vécu en Nouvelle-Zélande entre ses 17 et 19 ans. Quand on sait combien ses débuts professionnels furent laborieux, on mesure l’importance de cet épisode et surtout l’abnégation qu’il a représentée pour la famille Navidi.

« Je revois mon père dans notre van alors que nous roulions vers le nord du pays de Galles, se retourner vers moi pour me dire : « Tu veux toujours aller là-bas ? »» C’est Jonah Lomu, venu faire une conférence dans son collège qui avait répondu à Navidi senior que Christchurch était le meilleur endroit pour se former. « On est partis là-bas. Je me souviens du dernier soir quand l’ancien international Scott Gibbs, une connaissance de mes parents, est venu nous voir avec la carte de visite d’un homme d’affaires. On devait s’adresser à lui, si on avait des problèmes. Nous nous sommes retrouvés dans un appartement, je revois mon père, parler très tard au téléphone avec mon frère aîné qui était resté au pays gérer notre commerce. » Josh n’eut même pas droit aux collèges d’élite de la ville, mais à Saint Bede’s, une bonne école qui offrait des programmes spéciaux aux étrangers (surtout des Japonais).

Son nom ne disait rien à personne là-bas, alors il se contenta de la… troisième équipe, mais la saison suivante, alors qu’il pensait revenir au pays, un entraîneur l’appela pour lui expliquer que s’il restait pour une saison, il découvrirait l’équipe fanion. Proposition acceptée et contre toute attente, Saint Bede’s termina troisième du championnat national. Josh s’était senti porté par ce rugby scolaire poussé à son paroxysme et l’académie de Canterbury lui proposa une place. Mais il déclina l’invitation pour revenir au pays. « Je me sentais Gallois, tout simplement. »

C’est vrai que son nom persique tranche avec son enracinement celte. Sa maman pratique le gallois et il peut suivre une conversation dans cette langue, plus qu’en farsi, à part quelques jurons. Il n’est jamais allé en Iran, la menace de l’enrôlement de force dans l’armée pour le service national a pesé un temps sur ses épaules. Au retour des antipodes, il envoya deux CV, à Cardiff et aux Ospreys : les premiers ont répondu, pour un mois d’essai, puis un premier contrat très léger, puis tout s’est enchaîné. 

Le refuge à LLandritt Major

Pour le rencontrer dans son intimité, il faut prendre des chemins de traverse qui ressemblent à une ode au pays de Galles éternel. Llanddrit Major sur le littoral rocheux du Canal de Bristol se mérite, avec son réseau téléphonique aléatoire, ce plaisir désuet de demander en direct son chemin aux habitants du cru. Josh Navidi y habite une ferme restaurée entourée de poules, de chèvres et de mouton qui batifolent sans inquiéter personne. À deux pas de là, les vagues se brisent sur les plages de galets, Josh les défie assez souvent nanti d’une planche de surf, challenge parfois aussi mouvementé qu’un ruck du tournoi, avec moins de personnes pour le commenter. « C’est peut-être le seul moment où mes dreadlocks, me posent un problème. Ils mettent du temps à sécher. Bon, j’ai acheté un sèche-cheveux et tout rendre dans l’ordre très vite désormais. »

C’est dans ce paysage idyllique et pluvieux digne de la légende du Roi Arthur qu’il a surmonté ses deux gifles que lui a assénées le destin. À peine installé en équipe nationale, il s’est démâté une épaule (quatre mois sans rugby) puis, à peine guéri, il s’est méchamment tordu un genou (quatre mois de plus). « Mon père m’a toujours rappelé que chaque match pouvait être le dernier.J’ai toujours joué dans cet esprit… » Si Warburton n’avait pas brutalement arrêté sa carrière à 29 ans, il n’aurait peut-être rien vécu de cette épopée de 2019.

Jérôme Prévot
Réagir