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Compétitions

Citoyens du rugby

Ce fut un choc des cultures. Par-delà la classique opposition des styles (de jeu), le récent quart de finale de Champions Cup entre le Racing 92 et le Stade toulousain nous a offert la confrontation bouillonnante entre deux mondes, à la fois très proches et fondamentalement éloignés. Celui du rugby, d’abord, où la tradition incarne l’âme de ce jeu. Et celui du spectacle, ensuite, qui se réinvente chaque jour dans le souffle de la modernité.

Pour un peu et pour tout vous dire, nous y verrions l’expression parfaite de ce qu’est notre petit univers rugbystique, cette drôle de société parfois bordélique mais attachante en diable et ce vaisseau qui navigue depuis tant d’années entre deux eaux, deux réalités : le cul « pincé » dans le passé et la tête braquée vers l’avenir où l’on rêve de tant d’étoiles.

Faut-il être schizophrène pour tenter de vivre comme nous le faisons entre les genres, les ponts ou les siècles ? Présente-t-on le risque de tout perdre de ce qui fait notre richesse ? Peut-être. Et sans doute, même. Il nous semble pourtant vain d’opposer en permanence ces mondes autant qu’il est illusoire de chercher à tout concilier.

Dimanche, le président toulousain Didier Lacroix a ainsi cassé les codes de la mièvrerie ambiante. À l’instant de célébrer la qualification de son équipe en demi-finale européenne, l’ancien troisième ligne s’est fait grande gueule pour dénoncer les watts de la sono de l’Aréna, utilisés en plein match afin de couvrir les chants des supporters des Rouge et Noir.

Il a forcément raison, Lacroix. Cette maudite sono piétine l’esprit, les valeurs… Elle renvoie surtout à l’adresse de Jacky Lorenzetti la réalité de son entreprise : le président bâtisseur a innové en offrant au Racing une superbe salle de spectacle mais il lui reste à faire naître l’âme d’un stade qui fera ensuite battre le cœur de ses supporters. Et tous les drapeaux du monde n’y changeront jamais rien ! C’est ce qu’a bien compris Lacroix en s’installant dans le fauteuil du patron de la maison Rouge et Noire : son premier défi fut de reconquérir un public en désamour.

Pour autant, ne soyons pas dupes. Il y aura toujours un speaker pour haranguer les foules, toujours une sono pour cracher plus fort que le public. Toujours un vestiaire plus inconfortable qu’un autre et toujours un président plus ambitieux, plus riche ou plus mégalo que tous les autres. Le rugby n’échappe pas à son histoire. Tout juste notre sport et ses dirigeants doivent-ils ne jamais oublier que la plus grande force de ce jeu appartiendra aux hommes et plus encore aux joueurs. Qu’ils soient professionnels ou amateurs. Stars d’une époque ou migrants et SDF, cabossés par la vie, vers qui l’association Ovale Citoyen tend la main au quotidien. Respect. C’est là notre rugby et son esprit. Loin du folklore. Surtout, ne jamais l’oublier…

Emmanuel Massicard
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