• L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous
    L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous DR / DR
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Reportages

C'est arrivé près de chez vous...

Ils sont migrants, Sans domicile fixe ou anciens prisonniers. Ils vivent tous hors du système, sans argent ni famille. Ils font tous partie d’une équipe de rugby peu banale, mise en place par l'association Ovale Citoyen. Samedi matin, à la veille du derby francilien, ils s’étaient regroupés au pied de la Tour Eiffel... 

Comme toutes les histoires, celle-ci est née d’une idée. Un soir d’hiver 2018, Jean-François Puech, un quinqua débonnaire, poupard et déplumé, a décidé de créer une équipe de rugby avec ce que le monde comptait de marginaux, de parias, de sans-le-sou, de réfugiés et d’anciens taulards. À Bordeaux, l’ancien pilier d’Aurillac s’est d’abord servi du réseau de son fils, "un étudiant en sociologie", pour se frayer un chemin dans les squats de la ville, son nouveau terrain de recrutement.

Ma première expérience m’a mis sur le cul. Les squatteurs, des migrants pour la plupart, étaient tous massés dans des pièces sombres, minuscules, sans eau ni électricité. Les filles se prostituaient, les mamas contrôlaient le business. Les mecs, eux, parlaient de politique, de préfecture et de papiers toute la journée. Ils tournaient en rond, ils devenaient fous.

Vidéos à l’appui, Jeff leur parle alors de rugby, un sport qu’ils découvrent. À sa grande surprise, les premiers retours sont plutôt "positifs". Pour lui, le plus dur -trouver un terrain- reste néanmoins à accomplir. À peine est-il sorti du squat qu’il entame donc des démarches, décroche son téléphone, contacte quelques clubs de la région bordelaise mais tombe de haut : "J’ai été très mal accueilli, au départ. On me riait au nez. Dans certains clubs, des gens m’ont même dit : "Notre quota de noirs, on l’a déjà, merci." Je ne reconnaissais plus le sport que j’aimais tant."


Alerté par le triste sort de cette équipe sans pelouse, un élu local contacte alors l’Union Bordeaux-Bègles. Laurent Marti dit aussitôt oui, met à disposition, tous les lundis soirs, un terrain qu’utilisent en temps normal ses professionnels et très vite, Puech et ses collègues sont dépassés par leur propre créature : "Au premier entraînement, on attendait vingt types et nous en avons eu soixante-dix !"

L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous
L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous

Au fil des semaines, l’équipe d’Ovale Citoyen gagne même en épaisseur, recrute une infirmière (elle est aujourd’hui surnommée "mamie cachets" par les joueurs), affronte les anciens de Sciences-Po, les vétérans de Bordeaux-Bègles et, bon an mal an, se forge une identité "club". À la fin de chaque entraînement, les bénévoles de l’association distribuent les repas, des kits d’hygiène (gel douche, brosse à dents, etc.) et quelques fringues, récupérées ici ou là.

Puech, encore : "Malgré tout, nous avons rapidement compris que les horreurs qu’avaient traversées ces familles ne pourraient jamais s’effacer : les persécutions au pays, les viols dans les camps en Libye, le cauchemar de la traversée de la Méditerranée avaient laissé des marques indélébiles chez ces jeunes gens. Eux qui voyaient l’Europe comme un eldorado se sont vite aperçus que sans travail, ils seraient incapables d’envoyer de l’argent au pays. Honteux, ils ont donc préféré se couper de leur famille." 

Au rugby, ils et elles sont néanmoins devenus autre chose qu’un numéro d’écrou, un document de préfecture. Un maillot sur le dos, les oubliés du système se sont réapproprié le sentiment d’appartenance au monde, une perception qu’ils avaient perdu du regard depuis la traversée, la sortie de zonzon ou leur première nuit dans la rue.

Salim, Fayez et les autres…

En quelques mois, Ovale Citoyen a élargi son territoire, repoussé ses frontières bordelaises et conquis Pau, avec l’appui de la Section paloise, le soutien de Julien Pierre et Bernard Pontneau. Samedi matin, l’association lançait même son premier meeting à Paris, sur le plus beau terrain de la capitale, le stade Émile-Anthoine qui jouxte la Seine et s’étire aux pieds de la tour Eiffel. Il y avait là un aréopage de Racingmen et une flottille du Stade français, tous souteneurs du projet. Il y avait là des coachs quatre étoiles, Laurent Sempéré, Mathieu Blin, Yannick Nyanga ou Raphaël Poulain.

L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous
L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous

Il y avait là Abdel, le seul salarié de l’association, sorti à 15 piges du "9-3 hard-core", comme il dit, exilé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, squatteur à Bordeaux et aujourd’hui éducateur, entraîneur de rugby et papa providence. Il y avait là une quarantaine de réfugiés maliens, soudanais ou afghans, logés dans un squat de Bastille ou, pour la plupart, porte d’Aubervilliers, sous ces tentes qui prolifèrent entre le périphérique et les premières lueurs de la ville. Au bout du pont Bir-Hakeim, Salim, Mohamed, Fayez et les autres ont même oublié, deux heures durant, l’enfer qui ne manquerait pas de les rattraper, une fois retenti le coup de sifflet final.

Des dizaines de CDI

Alors, des cinquante mômes regroupés à Paris samedi matin, ils ne seront probablement que vingt à revenir, lorsque Puech et ses collègues monteront d’autres séances de rugby, le vendredi soir à Colombes ou le mercredi soir à Suzanne-Lenglen, un bout de terre du 15e arrondissement. Au bureau "Ovale", on hausse les épaules en signe d’impuissance.

"Je sais que nous ne pourrons pas sauver tout le monde, enchaîne Jean-François Puech. L’important est d’offrir à la majorité de ces gosses un accès au monde du travail. En ce sens, les clubs pros nous ouvrent un réseau que nous n’avions pas et nous permettent de mettre en relation des mondes qui n’étaient pas censés se rencontrer. Grâce au rugby, nous touchons des entreprises qui seraient en d’autres circonstances restées sourdes à nos appels."

L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous
L'association Ovale Citoyen ouvre le rugby à tous

Ces dernières semaines, des dizaines de CDI dans des secteurs tels que la maçonnerie, la cuisine ou l’hôtellerie ont donc été signés par les citoyens d’Ovale. De Paris à Bordeaux, l’idée folle de "Jeff" Puech fait son chemin, gagne du terrain sur la misère et déploie, au-dessus des damnés de la terre, une voûte d’amour simple, un manteau d’humanité… 

* Un financement participatif (crowdfunding) a été mis en place pour soutenir le projet d’Ovale Citoyen.

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