• Emerick Setiano : apôtre du travail
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Portraits

Setiano : apôtre du travail

Le pilier droit de Toulon, Emerick Setiano, a appris sa sélection pour la Coupe du monde, devant la télévision. Un rêve éveillé pour ce jeune joueur de 22 ans qui a construit sa carrière à force de travail et, surtout, avec le soutien des siens.

Mardi 18 juin, 11 heures. Emerick Setiano sort d’une séance de sport dans une salle parisienne. En vacances avec des proches, il s’entretient avant de se poser devant la télévision, pour suivre l’annonce du groupe France pour la Coupe du monde. "J’étais dans la liste des 65. Sans vraiment y croire, il y avait tout de même un petit espoir de faire au moins la préparation", explique le pilier droit de 22 ans, encore plus souriant qu’à l’habitude. Mais après quelques minutes, la voix de Jacques Brunel annonce son nom. Blackout. Ou presque. "C’était incroyable. Je suis, limite, resté choqué sur le moment. Pour être honnête, je ne crois pas avoir entendu le reste de la sélection. Ensuite, c’est beaucoup de fierté. Puis, j’ai immédiatement appelé mes parents et mon frère."

Famille et religion comme piliers

La famille avant tout. En début de mois, Emerick a passé deux semaines "à la maison" du côté d’Angers. Un retour au sein du cocon, nécessaire pour se ressourcer. Ses parents sont originaires de Wallis-et-Futuna. D’ailleurs, à la maison, les échanges se font parfois en wallisien dans ce foyer de cinq enfants où Emerick, deuxième né, joue, de son propre aveu, "un rôle de grand frère". "Je dois montrer l’exemple, c’est important pour moi. J’y tiens quand je suis à la maison. Ne pas dire de gros mots, être respectueux, irréprochable", nous confiait-il, lors des différents échanges que nous avons pu avoir au fil des années à Toulon. Des paroles aux actes. Le garçon apparaît toujours souriant, poli et agréable. Apprécié de tous. De ses racines calédoniennes, il a également hérité de la foi.

Catholique pratiquant, il trouve dans la religion "une aide supplémentaire". "Quand je ne me sens pas bien, stressé ou lorsque je me dis que j’ai mal aux jambes, c’est ça qui va me porter. C’est une aide, psychologique, mais c’est important", confessait-il, la saison passée. Parti adolescent d’Angers, d’abord pour rejoindre le pôle espoirs à Tours, puis pour arriver à Toulon en 2014, le gaillard de 115 kg pour 1m85 conserve donc des rapports fusionnels avec les siens. Notamment avec son frère Kevin, de deux ans son aîné, avec qui il partage tout. "Ce sont peut-être nos origines qui font ça, mais nous sommes très proches. Nous avons besoin de nous voir, d’être ensemble. Cette sélection, c’est une belle récompense pour lui et pour notre famille. Nos parents ont fait beaucoup de sacrifices pour nous", explique celui qui évolue aujourd’hui au Stade nantais, en Fédérale 1. Troisième ligne, il vit au quotidien la carrière de son frangin. "J’essaie de l’aider et de le conseiller. Nous échangeons beaucoup. Les jours de match, nous nous envoyons des messages pour savoir comment il voit les choses, comment il se sent. Nous débriefons ensemble ses prestations. Je lui dis les choses en toute sincérité, que ce soit positif ou négatif. Il me dit que c’est important pour lui."

D’Angers à Toulon…

Kevin était arrivé à Toulon dans les bagages de son frère. Une époque qui a, en partie, forgé le caractère de ce dernier. Loin des siens et de la cellule familiale. "Ça n’a pas toujours été facile pour lui. Quand nous sommes arrivés au RCT, il avait un contrat espoir, mais la première année il ne pouvait pas s’entraîner avec les professionnels. C’était un coup dur, mais ça lui a servi de motivation pour l’année suivante. Il s’est accroché, il a continué de travailler", poursuit Kevin. Le travail encore et toujours. "En moins de 15 ans, il était déjà à 105 kg. Il pouvait paraître lourd, mais il s’est transformé à force de travail. Il a fallu qu’il prenne conscience de son physique et de ses capacités. Il a beaucoup bossé sur la mobilité. Je le faisais s’entraîner comme les trois-quarts pour qu’il se déplace mieux", se souvient Fabrice Troadec, entraîneur d’Emerick pendant six ans au SCO d’Angers.

Ce professeur d’EPS décrit le néo-international comme "un garçon sain qui a toujours eu une niaque terrible". Et de raviver la boîte à souvenirs. "Je me souviens d’un tournoi, en moins de 15 ans, où nous avions croisé le Racing 92. Il ne s’était pas enlevé du milieu et avait découpé leur huit. Dans les règles de l’art, mais il ne l’avait pas manqué. C’était un leader sur le terrain." Le désormais toulonnais ne manque jamais l’occasion de prendre des nouvelles ou de saluer son premier coach lors de ses visites en terres angevines. Se rappelant ainsi quelques anecdotes. Celles d’une époque où l’adolescent arrivait parfois en retard aux entraînements, short et claquettes aux pieds, même en plein hiver, avant d’enjamber les mains courantes pour rejoindre ses coéquipiers sur la pelouse. "À la base, ce n’est pas un gros bosseur. C’est vraiment au pôle espoir qu’il a basculé, en faisant attention à tout : la nutrition, la musculation, la forme… Avant, il y avait un peu de laisser-aller", taquine son frère. Après le pôle espoirs de Tours, ce fut donc le début de l’aventure toulonnaise. Là, il croise Marc Dal Maso.

… La route vers la sélection était toute tracée

Très vite, le technicien voit son potentiel, clamant il y a deux ans, alors qu’Emerick débutait à peine : "S’il continue comme ça, il sera en équipe de France." Une prédiction qui se réalise aujourd’hui. "Il a toutes les qualités du pilier moderne, avec une grosse capacité de déplacement, à défendre, il va vite et se montre très solide à l’impact. Il est impressionnant. Je ne dis pas que la mêlée est son point faible, mais ce n’est pas encore son point fort. S’il arrive à gommer le peu de déchets qu’il a, il deviendra très fort", nous explique Dal Maso. "C’est un très bon jeune. Avec le temps, il deviendra un grand joueur. Je perçois un grand potentiel en lui, j’essaie de l’aider comme je le peux au quotidien", nous confiait par ailleurs son coéquipier Marcel Van der Merwe. Au fil de la saison, celui que l’on surnomme "Ricko" a d’ailleurs pris le dessus sur son partenaire sud-africain, s’imposant comme le numéro un au poste, aux yeux de Patrice Collazo. Il a d’ailleurs terminé l’année en boulet de canon, s’ouvrant ainsi les portes de l’équipe de France. "Depuis que je suis enfant, cela a toujours été un rêve. C’est devenu un peu plus concret après l’expérience avec les Barbarians. Là, tu goûtes au très haut niveau et tu as envie d’y retourner. Mais je ne savais pas quand cela arriverait", détaille-t-il. Avec zéro sélection au compteur, il devrait donc faire ses bagages pour le Japon, alors que ses proches espéraient qu’il soit du bon wagon pour… 2023. "Je vais arriver plein d’envie, mais il ne faut pas non plus se cramer, je vais tout donner en essayant d’être le plus intelligent possible dans la gestion de l’effort. Je ne veux pas m’enflammer. J’ai beaucoup à apprendre du staff et des joueurs", calme-t-il.

Patrice Collazo et Marc Dal Maso, qui l’ont félicité par téléphone séparément, lui ont d’ailleurs passé le même message. "Il a fait le plus simple. Être sélectionné, c’est une étape, le plus dur reste la compétition. Il va se frotter à un tout autre niveau, il faut s’adapter et surtout enchaîner les performances. Mais il a un gros mental et c’est un gros bosseur", prévient Dal Maso. Depuis l’annonce de Brunel, Emerick est repassé à Toulon avec en tête les conseils de ses mentors. "Tout au long de ma carrière j’ai eu la chance d’avoir des entraîneurs qui m’ont beaucoup aidé, ils m’ont tous donné beaucoup de confiance. Que ce soit à Angers, Tours et à Toulon avec notamment Marc Dal Maso et cette année Patrice et Juan (Lobbe)", reconnaît-il. De retour sur la rade, il a poursuivit ses entraînements et sa (pré) préparation avec ses coéquipiers du RCT. Avant de rejoindre Marcoussis ce mardi, pour le début des choses sérieuses. Puis, ce sera le grand départ pour le Japon. Là, comme tout au long de sa carrière, le pilier toulonnais pourra compter sur le soutien des siens, à distance. Quoi que. À peine sa sélection annoncée, son frère s’est jeté sur son ordinateur pour se renseigner pour des billets d’avion. "Si on peut être avec lui pour le supporter ou tout simplement être à ses côtés s’il ne joue pas trop, c’est important", promet Kevin. De l’ombre à la lumière, Emerick Setiano ne marchera jamais seul.

Digest

Né le : 19 juillet 1996 à Angers (49)

Surnom : Ricko

Mensurations : 1,85 m, 115 kg

Poste : Pilier droit

Clubs successifs : Angers (2002-2011), Pôle de Tours (2011-2014) Toulon (depuis 2014)

Sélections nationales : 10, en équipe de France moins de 20 ans (2016)

Palmarès : champion d’Europe des moins de 18 ans (2015).

Fabrice Michelier
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