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Portraits

Ferrasse : Le patron, c’était lui !

L’expression "gros pardessus" a été inventée par Jean Dauger pour évoquer les patrons du rugby français. Nous avons décidé de rappeler le souvenir de ces dirigeants omnipotentes et madrés d’une FFR alors toute-puissante. Une génération, une atmosphère, des tempéraments.

En pensant à Albert Ferrasse, on retrouve l’odeur des cigares de fin de banquet, ou la quiétude d’une partie de pêche à la truite à Capvern, sa station thermale attitrée. On retrouve aussi cette phrase hallucinante : "Votre André Boniface, il n’a rien à faire dans le rugby, parce que d’abord, il ne supporte pas l’injustice." Celui qui avait pris cette réplique en pleine figure, notre ancien chroniqueur Denis Lalanne, la qualifia finalement de géniale. "Oui, il y avait tout le rugby là-dedans, et la force d’âme qu’il fallait pour supporter les arbitrages approximatifs, ses faux rebonds, sa colossale hyprocrisie." Dans les années 80, il avait rétorqué à celui qui l’interrogeait sur la montée en puissance de Toulouse et de Toulon et de Villepreux et de Herrero : "Les profs de gym m’emmerdent..."

Il avait servi le rugby à tous les postes

L’expression "Gros Pardessus" n’a pas été inventée spécifiquement pour lui mais Ferrasse l’a épousée à la perfection. Il fut le grand manitou du rugby français pendant 23 ans, officiellement de 1968 à 1991, mais on peut faire débuter son règne dès 1966. Albert Ferrasse n’exerçait pourtant pas son autorité avec véhémence mais avec une impavide solidité proche du style de l’avant de devoir qu’il avait été dans les années 40.

Il fut le totem et le golem du rugby français, un certain rugby français, géré verticalement depuis les bureaux de la Cité d’Antin. Un rugby rétif à toute forme de professionnalisme et d’élitisme. Pas question de laisser de grands clubs émerger pour devenir des contre-pouvoirs. On les noyait dans des formules de championnat si délicieusement baroques.

Les détracteurs de Ferrasse disaient même que la FFR était plutôt dirigée depuis... Agen, car avant toute chose, Albert Ferrasse était un enfant du SUA, ce club qui lui avait permis de brandir le Bouclier de Brennus en 1945. Mais il était bien plus qu’un ancien joueur, remplaçant chez les Bleus. Il avait servi le rugby à tous les postes, des plus obscurs aux plus voyants : joueur, président de club et de comité, mais aussi ... arbitre. Les desiderata de toutes les corporations, il les avaient expérimentées.

On l’a souvent dépeint comme un potentat qui se permettait tout, jusqu’à la composition du XV de France en passant par les désignations des terrains et des arbitres et des sanctions disciplinaires. "Ce qui le caractérisait, c’est qu’il assumait totalement son pouvoir. Il prenait une décision et même s’il savait au fond de lui qu’elle était mauvaise, il la maintenait contre vents et marée, en la justifiant comme il voulai.", détaille Jean-Pierre Oyarsabal, journaliste à La Dépêche du Midi qui l’a souvent côtoyé. Henri Gâtineau, ancien rédacteur en chef de Midi Olympique confirme : "On le faisait passer pour un gars qui décidait seul. Ce n’était pas vrai. Il était très entouré, la veille des comités directeurs, il consultait tous ses proches et les débats étaient rudes. Ils s’engueulaient. Mais Albert repartait avec des décisions tranchées sur tous les sujets. Ferrasse assumait ensuite toutes les mesures tout seul. Oui, il assumait son pouvoir à cent pour cent, sans faux fuyant ."

Le pouvoir, il l’avait conquis avec ses amis dans les années soixante, par une opération de grande envergure, une campagne électorale magistrale qui déboulonna son prédécesseur Jean Delbert. Avant la campagne, Albert était entré dans son bureau pour lui demander, les yeux dans les yeux six ou sept places pour son clan au comité directeur. Delbert avait rejeté son offre. "Et bien, c’est nous qui allons vous foutre dehors," avait répliqué Ferrasse. Lui et ses alliés (Basquet, Laurent, Moga, Batigne....) s’étaient déployés dans tous les comités pour prendre les citadelles une par une et assiéger le pouvoir central lors du fameux congrès de Clermont-Ferrand en décembre 1966. Le "commando Ferrasse" avait bénéficié des conseils d’un duo d’infiltrés : Georges Pautot et Annette Semon, puissants salariés de la FFR. C’est eux qui avaient donné les bons conseils. Ils leur avaient expliqué comment il fallait contrôler les gros porteurs de voix.

Tout a démarré là. Le coup fut si bien réussi qu’Albert Ferrasse et ses conjurés se retrouvèrent à la tête d’un "monstre", une FFR aux ordres, et un système verrouillé pour vingt ans. Albert Ferrasse croyait à la vertu du commandement, mais il n’avait pas la névrose du tyran. C’est ce qui le différenciait de son acolyte Guy Basquet qui usait de l’intimidation et des emportements. Bébert, lui était courtois et civil, ses quelques coups de gueule ne s’éternisaient pas. Il offrait volontiers des verres et même des buffets à la presse en fin de congrès. "Il était patelin, et surtout très accessible. Il répondait à tout le monde, directement ou par téléphone" poursuit Jean-Pierre Oyarsabal. Un autre reporter Christian Montaignac, de l’Equipe précise : "Oui, il avait un côté bon père de famille. Il payait des verres, il jouait aux cartes. Il n’avait pas de surmoi, pas de filtre. Il tenait des propos pittoresques, difficiles à traduire en anglais d’ailleurs. Mais je l’ai combattu car il pouvait se comporter comme un tueur, j’ai été dur avec lui justement parce qu’ il avait été joueur, et je n’aimais pas la façon dont il se agissait avec les joueurs sous son autorité..." Mais tous les présidents de France avaient son numéro, ils ne se gênaient pas pour l’appeler dans ses locaux d’Agen où sa secrétaire faisait patienter tout le monde : "Ne quittez pas, vous êtes le cinquième en ligne ..."

Parler de "Tonton", c’est aussi évoquer la liste de ses ennemis. Ceux qu’il avait écartés les Prat, Gachassin, Herrero, Spanghero, Albaladéjo, Maso, Boniface, Villepreux, Barrau ... Pour excommunier, il n’avait pas son pareil. Il y avait son clan et le reste du monde. Il ne se cachait pas de ce mantra avec, toujours, cette façon de tout assumer. "Oui, j’ai toujours fait passer l’amitié au premier plan et je reconnais avoir favorisé à qualités égales mes amis... Je reconnais aussi avoir épousé leurs querelles, ce qu’on me reproche en rappelant le liste de nos victimes". Albert Ferrasse avait des ennemis, mais il savait les tenir loin de lui. Il était parfois sifflé, brocardé dans les stades et dans la presse mais son bras tenait solidement le gouvernail et les tempêtes ne lui faisaient pas peur. Ce qu’il nous reste de lui, c’est aussi la jalousie qu’inspirait son club, le SU Agen suspecté d’hériter de plein de privilèges en termes de mutation, d’arbitrage ou de sélections de ses joueurs. Ce qui nous faisait marrer c’est que Ferrasse jurait grands dieux qu’il n’intervenait pas. Le pire c’est que c’était peut-être vrai, la force de son pouvoir, c’était peut-être la crainte qu’il inspirait. Alors, d’eux-mêmes, les arbitres réfléchissaient avant de siffler, les sélectionneurs proposaient un tel plutôt qu’un tel, et les autres clubs n’osaient pas contacter les joueurs d’Agen ou ceux qu’Agen convoitaient.

Un bilan qui tient la route

Le dépeindre en potentat ivre de sa propre puissance serait profondément injuste. Après tout, c’est avec lui que les Bleus ont gagné leurs quatre premiers Grands Chelems et que la France est entrée à l’International Board. Il a amené Roger Bourgarel en Afrique du Sud, il a tout fait pour donner des bons matchs à la Roumanie, il a donné de la force à la FIRA. Il fut à l’origine de la Coupe du monde, il annihila la concurrence du Treize. Mais il voulait maintenir un rugby des terroirs et des diversités, dans lequel Agen ne jouait pas comme Toulon, ni Perpignan comme Bayonne. En ça, il était sans doute à rebours du discours moderniste qui réclamait une compétition d’élite et des salaires déclarés. Mais on se rend compte qu’avec le recul, il n’y avait pas de doublons à son époque, pas de problèmes de calendrier et le XV de France était la vraie priorité.

Avec le poids des ans et des changements de mentalité, sa force finit par s’emousser bien sûr, lors de la célèbre crise de 1990-1991. La trahison de Fouroux, sa fâcherie avec Basquet. Son alliance surprise avec son opposant Jean-Fabre comme un pied de nez. à 74 ans, il fut contraint de passer la main avec une ultime entourloupe pour barrer la route à Jean Fabre, successeur trop évident. Bebert fit faire élire président le fils d’un ami, Bernard Lapasset, au terme du vote secret le plus mystérieux de l’Histoire. Coup de cymbale final d’une carrière hors norme.

Midi Olympique
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