• Walter Spanghero - Ancien deuxième ou troisième ligne du XV de France
    Walter Spanghero - Ancien deuxième ou troisième ligne du XV de France Midi Olympique / Midi Olympique
Publié le / Modifié le
Entretiens

Spanghero : « J'ai joué au rugby par accident »

Il est une légende du rugby français. Il en est aussi une des plus belles mémoires. Alors, quand Walter Spanghero ouvre la boîte des souvenirs, on écoute. Attentivement. 

Ses débuts dans le club de Narbonne

J’ai joué au rugby par accident. Au départ je ne voulais pas pratiquer ce jeu parce que mon frère y jouait déjà en Honneur. Je le voyais rentrer à la maison tous les dimanches avec des coups un peu partout, donc je me disais, il faut être idiot pour aller sur un terrain pour recevoir des coups. Je me suis dit que je ne jouerai jamais à ce jeu. Et puis, un beau jour, mon frère a été appelé sous les drapeaux militaires. Et il manquait un deuxième ligne. Je me suis donc dit que j’allais essayer. Mais la première chose que l’entraîneur nous a dite : « les enfants, avant de commencer, nous allons enlever les chardons, car nous allons faire des entraînements au sol et sinon vous allez vous faire piquer. » Moi je viens de la campagne, toute la semaine j’arrache des chardons. Je n’allais pas me farcir des chardons ici aussi ! Et puis les entraînements et les matchs ont suivi et six mois après, j’avais dans la cour de la ferme des Narbonnais, des Mazamétains, des Biterrois qui voulaient à tout prix me faire signer ! La première personne qui est venue me voir est celle de Mazamet. On discutait avec mon père. Vous savez, les anciens ne sont pas faciles… Pour lui, sorti de la campagne, Carcassonne c’est déjà loin alors que ce n’est qu’à 20 kilomètres ! Ces personnes-là lui disaient : « Nous venons pour votre fils. Nous sommes du club de Mazamet, en Première Division. C’est une équipe qui tient la route. » Mon père se demanda : « Où c’est Mazamet ? Comment vas-tu faire pour passer la montagne à vélo ? » Effectivement, à vélo, ça allait faire loin ! (rires) C’est comme ça que j’ai décidé d’aller à Narbonne.
Pour le rugby, cela n’a pas été compliqué pour moi de jouer au niveau de la condition physique. Je travaillais la terre, je m’entraînais tout le temps avec mon chien, je courais à travers les champs et les forêts. Mais j’ai surtout accroché au rugby parce que cela m’a fait sortir de chez moi, de ma ferme. Et puis pour l’amitié, pour la troisième mi-temps… C’est quelque chose d’extraordinaire ! Le but n’est pas que de manger et de boire, c’est le moment de se retrouver entre copains, refaire le match, repartir ensemble et faire la fête.
La finale de 1974 avec Narbonne, c’est le drame de toute une génération de joueurs. Parce que depuis environ six ans, on tournait autour du titre. On avait joué quatre demi-finales, cinq quarts de finale. Nous avions gagné beaucoup d’autres finales. Il y avait une grande ambiance, il y avait tout pour être champions de France. Bien évidemment, les Biterrois avaient les clefs pour gagner ce match. Et malheureusement, nous avons su le perdre. Nous avons eu des occasions qui n’ont pas été prises et puis nous n’avons pas eu la chance avec nous. Béziers c’était une sacrée équipe, ils avaient plus de métier, ils travaillaient sur tous les joueurs, tous les sujets…
Le jeu narbonnais était beaucoup plus fait pour le Du Manoir que pour le championnat. On avait de la puissance, mais pas assez de sérieux. Pour la finale de 74, nous avons fait des fautes que Béziers n’a pas faites. L’esprit de compétition était de leur côté. En fait, en championnat, tout était cadenassé. Et le Du Manoir, demandait un jeu beaucoup plus ouvert. À l’époque, c’était comme des matchs amicaux, il fallait attaquer de partout. ça nous correspondait mieux. 

La perception de l’arrivée du rugby pro et du rugby d’aujourd’hui 

Quelque part, je me fais un peu de soucis pour les joueurs. Aujourd’hui, tant mieux pour eux, ils prennent de l’argent. Mais le rugby cela ne dure pas toute une vie. Le souci c’est qu’ensuite, il faut savoir se réinsérer dans la société. C’est vrai qu’il y en a qui arrivent à s’en sortir, mais il y en a très peu. Et je trouve cela très dommage.
Ensuite, nous avons actuellement beaucoup de joueurs étrangers qui jouent en France, et cela se répercute dans notre style de jeu en équipe de France. Quand je les vois jouer, j’ai l’impression que ce sont les Springboks de 1964 qui ne faisaient que nous rentrer dedans. On les a battus à l’époque parce qu’on a su les éviter et jouer plus vite. C’est un peu ce style de jeu qu’essaie de reproduire le Stade Toulousain en ce moment. Ils jouent en évitant le plus possible et en donnant du rythme. Je ne suis pas contre l’affrontement, nous en avons besoin. Mais il n’y a plus assez d’offensives. Plus vous touchez le ballon, mieux vous vous portez, c’est essentiel. Cela vient peut-être de la perte de notre culture, de l’identité de notre jeu. C’est pour cela que je me suis rendu compte, en voyant les joueurs australiens ou sud-africains, que cela ne servait à rien d’avoir beaucoup trop de kilos. Le tout, c’est d’être dynamique. Le plus gros problème que nous avons en Top 14, c’est que les meilleurs joueurs que nous avons qui sont aux postes clefs, ce sont des étrangers. Il faut donc beaucoup plus limiter pour cela. Qu’il y en ait quelques-uns pourquoi pas, mais quand on voit les équipes de Montpellier ou de Toulon, il n’y a que de ça. Quand on regarde l’équipe de France aujourd’hui cela pêche beaucoup, notamment au poste de pilier. Le rugby s’est donc uniformisé, il n’y a plus de surprises entre chaque nation, cela vient aussi du fait qu’il y a beaucoup d’entraîneurs étrangers. Forcément, ce n’est pas facile de faire une équipe de France. Mais il faut aussi que les joueurs se prennent en charge. Quelquefois il faut taper du poing sur la table, même si l’entraîneur ne le souhaite pas, comme je l’ai fait à mon époque. Il faut être responsable. Quand on perd, il faut se regrouper et essayer de faire mieux. Sans la pression de l’entraîneur et des dirigeants. Il faut se réveiller. C’est un problème de fierté. Ils portent le coq sur le maillot, ce n’est pas rien ! Les joueurs doivent se transcender quand ils ont ce maillot. Pour rendre fier les supporters, les dirigeants, les entraîneurs. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de révolte. Mais bon tout a changé, les hommes ont changé. Et l’argent y est forcément pour quelque chose.  

Ses débuts en équipe de France

Je me souviens très bien de mes débuts avec la sélection en 1964, en Afrique du Sud. Je connais encore par cœur les noms de mes coéquipiers qui composaient le XV de France de l’époque. Ce fut pour moi une grande découverte, je n’étais quasiment jamais sorti de la ferme et je n’avais jamais pris l’avion. Je me suis retrouvé là par accident. J’ai même failli rater le départ de l’avion parce que j’étais en train de pêcher avec un copain. Et subitement, nous avons vu arriver des gendarmes. Ils sont venus droit sur nous et ils nous ont accostés. Le capitaine m’a dit : « Walter, on te cherche partout, tu pars en Afrique du Sud. » Je n’étais au courant de rien à ce moment-là, j’avais seulement disputé un match avec l’équipe de France. Mais ils partaient sur la tournée avec 27 joueurs, il manquait donc trois joueurs pour faire un groupe de 30. J’ai donc joué des matchs de préparation. Un à Paris, et un la veille du départ à Pau. Lors de ce match, Jean Fabre a fait ce qu’il ne faut jamais faire sur un terrain de rugby, surtout à l’époque : il a pris un coup sur le nez et il est sorti pour être remplacé. À la fin du match, Jean Prat, notre sélectionneur, a dit à Jean Fabre qui était notre capitaine : « Je ne te prends pas, je prends Walter à ta place. » Et c’est donc comme ça je suis devenu international, au dernier moment, un jour avant de partir en Afrique du Sud. J’avais 20 ans, je n’étais pas du tout préparé. Le plus drôle, c’est que j’ai donc récupéré toutes les affaires de Jean Fabre, mais les vestes et les pantalons étaient bien trop petits ! Mais bon, j’ai fait avec. Cela a été une tournée merveilleuse parce que, je me suis retrouvé du jour au lendemain à jouer aux côtés de mes idoles, comme Michel Crauste et André Herrero qui étaient deux grands joueurs et deux grands bonhommes exceptionnels. On avait une équipe qui était quelque part rugueuse, mais qui nous a permis de partir chez les Africains et de tout gagner.
C’était une grande expérience, j’étais pilier quand on a joué au Cap. La seule fois de ma vie où j’ai foutu un coup de poing au mec en face et j’ai failli être expulsé !

Réagir